Posté le 01.02.2008 par ndahfranc
Bla-Yassoua quitta Nadjiba au moment où le soleil avait réalisé presque la moitié de son trajet quotidien. La route fut longue et fastidieuse. Il marcha des jours et des jours. Il voulait aller le plus loin possible du pays des hommes sans morale.
Après trois cent soixante-cinq autres jours de marche, il arriva enfin dans un autre pays. Il se laissa surprendre par des détonations et des rafales d’armes automatiques. Il pensa à une partie de chasse. Mais, au détour d’un chemin tortueux, il tomba dans une embuscade. Des jeunes gens l’encerclèrent tout en le menaçant de leurs armes. Mais, ce qui intrigua le plus Bla-Yassoua, c’est l’âge des combattants qui le tenaient en respect. Rien que des adolescents dont le plus âgé ne dépassait pas les quinze ans.
- Qui es-tu ? vociféra à sa grande surprise le plus jeune à peine plus haut que trois pommes.
A en juger par le ton de sa voix qu’il voulait autoritaire, il devait être le chef du groupe.
- Je m’appelle Bla-Yassoua. Je viens de Blôlô, le village fantôme.
- Et que viens-tu faire ici ?
- Je suis à la recherche de la réponse à une question.
- Laquelle ?
- Celle de savoir s’il est plus avantageux pour une personne d’être un homme ou au contraire une femme ?
Les jeunes soldats se jetèrent des clins d’œil complices puis éclatèrent de rire. Ils se tordaient à en mourir. Bla-Yassoua les regardait sans rien comprendre à leur attitude.
- Je pensais que vous pourriez m’aider.
- Silence ! hurla le bout d’homme. Ici, c’est nous qui commandons, O.K. ?
Sans se laisser intimider outre mesure, Bla-Yassoua poursuivit :
- Que comptez-vous faire de moi ?
- Nous allons te conduire chez notre chef. Peut-être saura-t-il, lui, répondre à ton étrange question.
C’est ainsi qu’ils le firent promener à travers le maquis. Après plusieurs heures de marche, ils arrivèrent enfin dans un village. Chose étrange, tous les habitants étaient tous des mutilés. Il n’y avait que des unijambistes et des manchots. Etonné, Bla-Yassoua leur demanda :
- Qu’est-il arrivé à tous ces gens ?
Fièrement, le bout d’homme de rebelle répondit :
- C’est nous qui les avons mutilés sous les ordres de notre chef, le caporal Sankoh.
- Et pourquoi avez-vous fait une chose pareille ?
- C’est pour les empêcher de creuser les mines de diamants qui sont la propriété exclusive de notre chef.
- Et tous ces bébés que vous avez mutilés ? demanda encore Bla-Yassoua, écœuré par leur sadisme. Quelle menace constituent-ils ?
- C’est pour éviter que plus tard ils ne prennent les armes pour se venger, répondit cyniquement le chef de troupe.
Bla-Yassoua était dépassé par leurs propos. Quel cynisme de la part de ces rebelles ! Un sentiment de haine monta alors dans son cœur mais contrecarré aussitôt par son impuissance à réagir devant de telles atrocités.
Néanmoins, il suivit ses ravisseurs à travers la jungle. Après quatre bonnes heures de marche, ils arrivèrent enfin au quartier général des rebelles. C’était un lieu très animé. La principale activité à laquelle tout le monde se consacrait était l’extraction de diamants.
En effet, des jeunes gens de tous âges, sous la menace d’armes à feu, creusaient d’énormes trous dans le sol pendant que des jeunes filles tamisaient la terre à la recherche de la pierre précieuse objet de tant de convoitise.
Dès leur arrivée, Bla-Yassoua fut aussitôt conduit dans la maison du caporal Sankoh, le chef rebelle. C’était un véritable palais qui avait poussé dans cette jungle. Derrière le palais, il y avait un petit aérodrome où était posé un jet.
Sankoh, le chef rebelle, était en pleine discussion avec deux hommes blancs. Ils finalisaient un contrat d’achat de diamants. Convaincus de la qualité du produit, les deux hommes échangèrent deux valises de dollars américains contre deux poignées de ces pierres précieuses avant de prendre congé de leur hôte.
Dans leur cérémonial d’au revoir, Bla-Yassoua entendit les noms Sierra Léone et New York mais ne sut ce que cela signifiait.
Quand il fut enfin seul, on mena Bla-Yassoua à lui. Installé dans son luxueux séjour, il sirotait du champagne.
- Chef, voici le prisonnier.
- Faites-le asseoir et laissez-nous.
Les gardes s’exécutèrent.
Le caporal Sankoh considéra Bla-Yassoua d’un air méfiant avant de lui demander :
- Qui es-tu, jeune homme et que fais-tu sur mon territoire ?
- Je m’appelle Bla-Yassoua et je suis à la recherche de la réponse à une question.
- Laquelle ?
- Est-il plus avantageux pour une personne d’être un homme ou une femme ?
Le caporal Sankoh le considéra de nouveau comme s’il voulait sonder son être intérieur.
- Toi, tu n’es pas un homme d’ici…
- C’est exact, je viens de Blôlô, la cité fantôme. Dès que j’aurai trouvé la réponse à ma question, je rentrerai chez moi pour vivre parmi les miens.
- Tu peux dire adieu à ton rêve ; tu es mon prisonnier et j’ai le droit de vie et de mort sur toi.
Méfiant au départ, Sankoh finit pourtant par succomber au charme et à la personnalité ambiguë de Bla-Yassoua. Aussi, fit-il de lui son général les jours impairs et son amante les jours pairs.
En tant que général, Bla-Yassoua participa à tous les massacres de populations hostiles à Sankoh. Il tua des hommes, mutila des gosses, viola des femmes, incendia des villages, mangea même de la chair humaine. Il ne pouvait pas faire autrement, c’était la loi de ce pays et sa libération en dépendait.
Mais un jour, au cours d’une de leurs nombreuses expéditions, Bla-Yassoua marcha sur une mine antipersonnel qui explosa sous ses pieds. Ce pays en était terriblement infesté. Et il fut projeté à des années lumière à travers le cosmos…
Extrait de Jusqu'au bout de l'enfer (à paraître chez Edilivre Edition)
Posté le 31.01.2008 par ndahfranc
Le quartier du Plateau vivait désormais au rythme des enseignements et des discours du Messager.
Depuis quelques jours, l’on assistait à une situation vraiment étrange. Tous les étudiants des universités de la capitale avaient déserté amphis et salles de classe pour prendre d’assaut l’espace de La Sorbonne.
Situation similaire pour les fidèles des églises et autres temples qui avaient abandonné leurs lieux de culte habituels pour La Sorbonne.
Les partis politiques n’étaient pas logés à meilleure enseigne. Tous leurs militants se retrouvaient désormais à La Sorbonne, où d’après eux, la parole avait retrouvé toutes ses vertus…
Et cette situation ne laissait pas d’embarrasser les autorités qui cherchaient un moyen de mettre fin à toute cette anarchie.
Car, de plus en plus, des mouvements de contestation se faisaient jour dans la capitale et menaçaient même de gagner l’intérieur du pays.
Les étudiants reprochaient à leurs enseignants leur inculture ; les hommes religieux étaient pris à partie par leurs fidèles sous prétexte qu’ils tordaient le cou à la religion ; les hommes politiques étaient eux aussi sur la sellette… et constamment menacés de lynchage.
De plus en plus, on réclamait un nouvel ordre social et politique qui réduirait les injustices et permettrait à chaque citoyen d’aspirer de façon légitime au bonheur.
Les autorités étaient vraiment dans une situation embarrassante. Si elles décidaient de faire arrêter le fauteur de trouble, elles n’étaient pas sûres de pouvoir enrayer la révolte qui s’ensuivrait. Si elles laissaient l’homme continuer ses agissements, la catastrophe serait inévitable. Que faire ?
* *
*
- Le Pouvoir est ébranlé. Il a peur de perdre tous ses avantages acquis au détriment du peuple. Et il pense que c’est moi la cause de ses désagréments actuels et futurs. Or, c’est le cheminement normal de tout pouvoir. Il ne résiste jamais à l’épreuve de la vérité. Ses sbires ont reçu l’ordre d’attenter à ma vie. Mais, rassurez-vous, ils n’y arriveront pas. Car, ils ignorent que je ne suis pas un être de chair, mais plutôt une conscience éclairée. Et on ne tue jamais une conscience, qui plus est éclairée. Car, elle a le temps de s’incarner… pour poursuivre sa mission…
Ces propos du Messager furent accueillis par un tonnerre d’applaudissements. Oui, les gens étaient plus que rassurés à présent. Leur maître à penser était invulnérable. Ils pouvaient alors dormir tranquilles…
* *
*
La nouvelle était tombée au journal de vingt heures, à la télévision nationale. Des images insupportables pour les âmes sensibles avaient défilé sur le petit écran, avec en fond sonore, ces commentaires du célèbre présentateur, Franck Bato : « Un gang de cinq personnes, lourdement armé, a attaqué cette nuit le siège d’une banque, au cœur du Plateau. Malgré leur armement sophistiqué, la riposte de la police, aidée de la gendarmerie nationale a été fatale aux assaillants qui ont tous péri dans l’affrontement. Aux dires du capitaine Atto, chargé de l’enquête, les premiers éléments lèvent un coin du voile sur l’identité du chef de gang. En effet, il s’agit d’un homme, sans aucune identité précise, qui est apparu dans la capitale il y a quelques mois et qui se faisait passer pour un Messager. Ses agissements peu catholiques, anarchiques même à la limite, avaient déjà attiré l’attention des autorités qui ont déployé discrètement autour de lui, un arsenal d’investigation et de surveillance qui s’est avéré efficace, puisque ce malfaiteur et son gang ont été pris la main dans le sac. Il a été découvert sur lui, un livre à la couverture rouge contenant les noms de ses complices, la liste de leurs cibles et d’autres informations relatives à la sécurité de l’Etat. Comme vous pouvez le constater, il s’agit bel et bien d’un terroriste de la trempe de Oussama Ben Laden… »
Les nombreux adeptes du Messager avaient du mal à croire à cette terrible nouvelle. Partagés entre des sentiments contradictoires, certains avaient accusé les autorités d’avoir assassiné le Maître de la parole, tandis que d’autres, qui croyaient à cette cabale, n’en revenaient pas de s’être laissés si facilement abuser.
Selon qu’on appartenait à l’une ou à l’autre catégorie, on participait aux manifestations et contre manifestations.
Quelques semaines plus tard, la fièvre tomba et seuls quelques inconditionnels du Messager prirent l’engagement de perpétuer ses enseignements…
La mort tragique du Messager présageait d’une ère nouvelle d’incertitude encore plus grandissante pour cette Afrique qui était passée maîtresse dans l’art d’assassiner ses propres « boussoles ».
Au panthéon où figuraient les noms comme ceux de Méhémet-Ali, Kwamé N’krumah, Hailé Sélassié, Patrice Lumumba, etc., venait désormais de s’ajouter celui non moins célèbre du Messager…
Posté le 25.01.2008 par ndahfranc
I
Il faut que je parte.
Où ? me direz-vous.
Peu importe !
Partir, un point c’est tout !
Là-bas. Ailleurs qu’ici.
Par-delà les montagnes. Par-delà les mers. Par-delà les océans. Par-delà les déserts et les dunes de sables brûlants. Par-delà les forêts immenses…
Il faut que je parte.
Pourquoi ? me direz-vous.
Pour la quête de l’espérance, à la poursuite de l’espoir, à la rencontre de l’amour.
Partir. Pour découvrir des envies nouvelles, rencontrer des poètes, surfer sur des océans de passions…
Partir. Mais sans oublier d’où on est parti.
Sans oublier les sublimes saveurs de la terre natale.
Sans oublier les gens qu’on a connus et qui continuent encore de nous aimer.
L’amour nous lie à jamais aux êtres qu’on a connus, aux filles qu’on a aimées le temps d’un soupir, au pays qui nous a vu naître.
Leur image reste à jamais gravée dans notre mémoire. Leurs parfums aussi. Ainsi que leurs soupirs…
Oui, partir.
Comment ? me direz-vous.
A vol d’oiseau. S’élever au-dessus des intempéries. Voler toujours plus haut. Encore plus haut. Encore et encore. Sans jamais baisser les bras.
Oui, il faut vraiment que je parte.
II
Sous ce soleil radieux,
Je ne vois que l’obscurité obscure.
Sous ce clair de lune,
Je ne vois que la pénombre aveugle.
Je ne suis que ce que j’ai toujours été.
Quand je passe mon chemin,
Le rossignol perd de sa voix.
Quand je passe mon chemin,
La rose perd de sa couleur,
Ne laissant apparaître que ses épines.
Quand je passe mon chemin,
Les rues se dépeuplent.
Et le tocsin n’arrête pas de sonner.
Autour de moi n’est que néant,
Le goût du dégoût,
Le parfum de la fétidité.
Des profondeurs de mes entrailles,
Bout le magma de ma révolte.
Je ne suis que ce que j’ai toujours été.
III
Désormais !
Les jours qui naîtront du ventre mystérieux de l’Univers
Seront enveloppés dans les langes tièdes de l’espoir.
Ils me trouveront debout, apprivoisé par les paroles mielleuses de la fraternité.
Désormais !
Il revient à l’Amour de construire le monde
A l’enfant d’enfanter la mère au royaume de l’innocence immaculée
A Dieu de sauver la Terre du déluge intransigeant de la haine.
J’ai passé des années lumières à entendre la voix furieuse des canons déchaînés.
J’ai construit sur des immondices de cadavres en putréfaction
Un avenir estropié et orphelin.
Hypothétique avenir au ventre de roc !
J’ai meublé mes rêves des facéties mirobolantes d’un système sanguinaire.
J’ai vendu mon âme au diable pour espérer une mort joyeuse.
Désormais !
Je veux trouver les mots justes
Pour ouvrir les portes défoncées du silence.
Je veux réveiller les cadavres endormis dans les charniers de la terreur
Pour construire une cité éclairée par les feux de l’espérance.
Je veux bâtir une citadelle arc-en-ciel
Comme le mirage divin de la Tour de Babel.
Je veux inventer une langue messianique
Pour permettre à l’humaine fraternité d’éclore
Oui, je veux être un bâtisseur de rêves !
Voir l’espérance nouvelle s’accoupler avec la Terre
Pour enfanter la Côte d’Ivoire de la vraie fraternité.
IV
Je rêve d’une femme belle et sans sexe.
Je rêve d’un amant volage et sans visage.
Je rêve d’une vie simple et tout en rose.
Je rêve d’un pays fier et prospère.
Mais mes cauchemars sont si épouvantables.
Je vois une femme belle avec un sexe d’homme.
Je vois une amante perfide au visage de glace.
Je vois une vie tronquée, truffée d’obstacles mystérieux.
Je vois un pays délabré enchaîné dans les méandres de la guerre.
Ce pays aux rêves jadis si colorés s’est couvert du voile ténébreux de l’incertitude.
Et de ma fenêtre, je vois passer dans la rue des hommes squelettiques
Qui traînent derrière eux un chariot où sommeillent cyniquement des espoirs sans avenir.
Leurs lèvres cousues musèlent à jamais des mots qui refusent d’être prononcés.
Ah ! que j’ai si mal !
V
HIER…
Pour une parcelle de pouvoir, nous avons bradé l’avenir radieux de notre destin commun.
Nos mains criminelles ont poignardé dans le dos la mère patrie, lui arrachant des cris déments.
La citadelle fissurée, le diable y a fait son nid comme un oiseau de malheur se réjouissant des douleurs issues des détritus puants de nos haines fraternelles.
AUJOURD’HUI…
La voix de la réconciliation tonne dans le mystère de la nuit comme un chant de victoire.
La victoire de la paix sur la guerre, du bien sur le mal, de l’amour sur la haine…
Que nos mots soient désormais la navette qui tisse la toile de l’espérance et non les balles meurtrières qui tuent la confiance.
Abreuvons-nous à la source vivifiante du pardon pour exorciser les germes meurtriers de la rancune et de la rancœur.
Arrachons des mains de nos cœurs blessés, les armes destructrices de la vengeance.
Exorcisons la fureur du destin par des mots neufs sortis des mystères insondables de nos consciences sanguinolentes…
Pour faire de nos douleurs, les vestiges inoubliables de notre tragique histoire sur les chemins rocailleux de la gloire.
ET DEMAIN…
Seule la vérité fera de nous des hommes libres…
Posté le 23.01.2008 par ndahfranc
Deux mois s’étaient écoulés depuis l’opération de Charlotte. Cette dernière avait tenu à aller à Accra afin de témoigner toute sa reconnaissance au médecin qui avait réussi la prouesse de la garder en vie. Ce fut un moment de grande émotion. De retour à Yamoussoukro, la gaieté et l’insouciance se lisaient de nouveau sur son visage. Elle était pleine de santé et surtout bouillonnait de projets pour l’avenir. Il y a longtemps qu’elle n’avait pas rêvé en pensant à demain. Cela lui semblait à présent tellement irréel qu’elle pût le faire. Penser à être une vraie femme d’affaire, à fonder un foyer et avoir des enfants, en somme, à avoir une vie de famille heureuse, tels étaient ses projets !
Ce matin-là, Will avait décidé d’aller la voir dans son magasin, au quartier Commerce. C’est une Charlotte séduisante dans son maxi pagne et ses colliers de perles qui l’accueillit au seuil de la porte. Elle rayonnait d’embonpoint.
- Comment va ma petite colombe ? lui demanda-t-il en lui faisant la bise.
- Comme un charme, mon canard, répondit-elle.
Quand Will pénétra dans le magasin, il fut surpris de l’activité qui y régnait. En effet, les trois jeunes filles qu’employait Charlotte, s’affairaient à disposer de nouvelles tenues dans les rayons. Will tomba littéralement en admiration devant ces chef-d’œuvres, résultat d’un savoir-faire indéniable. Confectionnées à partir d’un savant mélange de pagnes traditionnels provenant du pays baoulé et de wax ivoiriens dont la qualité et la beauté n’étaient plus à démontrer, ces tenues de rêve s’arrachaient déjà comme de petits pains.
- Tu fais de bonnes affaires, on dirait ?
- Si on peut dire. J’ai eu le nez creux en créant cette nouvelle collection. Il y en a pour tous les âges et pour tous les goûts.
- Tu les a créées toi-même, toutes ces belles tenues ?
- Ouais, répondit-elle avec un orgueil feint. J’ai commencé cette expérience depuis environ trois ans. J’ai dû arrêter à cause de mon état de santé. Aujourd’hui que tout semble aller pour le mieux, j’ai décidé de remettre le couvert comme on dit. Et, il y a des opérateurs économiques à l’extérieur que ça intéresse déjà. Internet oblige.
- Vraiment ? Tu n’imagines pas, ma puce, comme je suis fier de toi, la complimenta Will en lui donnant un baiser.
- Alors ? Que me vaut l’honneur de cette visite ? lui demanda-t-elle en l’entraînant dans son petit bureau sobrement meublé.
- T’as raison, répliqua Will après avoir pris place dans le canapé juste à côté d’elle.
Il se pencha pour l’observer d’un regard intense.
- Qu’est-ce qui ne va pas Will, tu m’as l’air bien énigmatique ce matin ?
Will se racla la gorge.
- Très bien, je vais aller droit au but. Depuis quelques temps, j’ai longuement réfléchi à ma vie, à la nôtre aussi…
- A la nôtre ? l’interrompit Charlotte.
- Oui, à la nôtre. Car, durant tout ce temps, je me suis rendu compte que mes sentiments à ton égard étaient plus forts que tout.
- Alors ?
Comme s’il attendait cette réaction de la part de Charlotte, il mit aussitôt la main dans la poche intérieure de sa veste et en sortit un écrin de velours et le lui tendit.
- Ouvre-le.
Charlotte s’exécuta, le cœur battant la chamade.
Emerveillée, elle y découvrit une bague en or sertie de diamant. Elle leva alors sur Will des yeux emplis de larmes. Pour ne pas briser le charme de ce moment solennel, ce dernier, un sourire irrésistible sur les lèvres, lui posa la question rituelle :
- Mon amour, veux-tu me faire l’honneur et le plaisir de devenir ma fiancée ?
Larmoyante, Charlotte le regarda tendrement, attentivement, comme si c’était la dernière fois qu’elle le voyait avant de lui répondre, calmement, d’une voix monocorde :
- Je suis vraiment désolée, Will, mais je ne peux accepter ta proposition.
Une véritable bombe que cette réponse ! Le front de Will se couvrit aussitôt de sueur malgré l’air conditionné.
- Mais… Mais, mais pourquoi ? balbutia-t-il, tout désorienté.
- Je refuse d’être ta fiancée, répéta Charlotte, sans aucune émotion apparente.
- Et pourquoi ? Bon Dieu !
- Parce que je ne suis pas sûre que nous serons heureux ensemble.
- Bien sûr que si, mon amour ! Nous sommes faits l’un pour l’autre et nous nous aimons. Alors, où est le problème ?
- Le problème, c’est que je ne suis pas sûre que ce que tu éprouves pour moi soit de l’amour. Je pense que c’est plutôt de la pitié.
- De la pitié ? Mais, où es-tu allée chercher une idée aussi saugrenue ? Je t’aime et tu le sais très bien, s’écria Will, désespéré.
- Ecoute-moi bien, Will, je te suis reconnaissante pour tout ce que tu as fait pour moi, cette fortune que tu as dépensée pour que je ne quitte pas ce monde. Mais de grâce, ne me gâche pas la vie !
- Tu penses qu’accepter ma proposition, c’est gâcher ta vie ?
- Oui, je le pense quand je vois ta façon de vivre. Je veux vivre pleinement le reste de ma vie sans être tourmentée par l’idée que mon cher mari me trompe. Will, tu es un homme à femmes et tu le resteras pendant longtemps encore.
- Mais, Charlotte, je te jure que j’ai changé !
- N’insiste pas Will ; maintenant je voudrais que tu me laisses, j’ai du travail.
En sortant du magasin, son écrin de velours en main, Will avait le cerveau en feu. Lui, le maître de la situation était pris de panique parce qu’il sentait la situation lui échapper de façon irrémédiable.
* *
*
Les jours qui suivirent, Will vécut un véritable enfer. Sa maison, sa vie et son cœur étaient vides sans Charlotte. Elle était tout pour lui et pourtant, elle ne voulait pas de son amour à cause de son passé tumultueux. Et il en souffrait terriblement.
A ce moment précis, lui revinrent en mémoire toutes les souffrances et humiliations qu’il avait infligées aux femmes qu’il avait connues.
Il revoyait nettement le regard de Linda lorsqu’il avait rompu brutalement avec elle, sans aucun motif valable et sourit amèrement en se disant qu’il payait maintenant tout le mal qu’il avait fait à Linda ainsi qu’à toutes les autres femmes qu’il avait désirées puis congédiées.
Will avait cherché le réconfort et le soutien de John et de Dolorès. Mais, contrairement au premier cité qui soutenait la décision de Charlotte, la deuxième par contre fut très compatissante. Elle lui confia ceci :
- Je ne peux pas t’aider, Will. Mais, tout ce que je peux te dire, c’est que Charlotte t’aime et qu’elle souffre terriblement de votre séparation. Alors, insiste et prouve-lui que tu as changé.
Malgré toutes ses tentatives, la reconquête de Charlotte buta sur l’intransigeance de cette dernière. Will envisagea alors la solution ultime : renoncer.
A la simple idée de cette alternative, son cœur se vidait de toute vie… Il prendrait des congés, loin d’elle, pour espérer l’oublier.
Un mois encore s’était écoulé et Will n’était que l’ombre de lui-même. Mais le destin ne pouvait pas le punir indéfiniment.
En effet, un soir, alors qu’il rentrait chez lui après le travail, il faillit tomber à la renverse en découvrant Charlotte devant la porte de son appartement.
- Charlotte ? Mais que fais-tu là ? Il y a un problème à la maison ? C’est Doly ? demanda-t-il, anxieux.
- Non, tout va bien, dit-elle en se levant.
- Allez, viens, ne restons pas dehors, dit Will au bout d’un moment de silence.
Quand ils furent à l’intérieur, il se précipita pour lui servir une tasse de café bien chaud.
- Alors ? fit Will, en guise d’interrogation.
Charlotte hésita mais finit par se jeter à l’eau :
- Je suis seulement venue te dire… que je… je t’aime à la folie et que vivre sans toi, c’est mourir à petit feu. Ces quelques semaines loin de toi m’ont usée, bien plus que la maladie que j’ai portée des années durant. Alors, je préfère être à tes côtés malgré tes caprices de don Juan.
Will, qui n’était pas certain d’avoir bien entendu, lui demanda de répéter, ce qu’elle fit.
Alors, inondé d’une joie sans borne, il se précipita sur elle et l’embrassa à l’étouffer.
- Je t’aime tellement, mon amour ; et je te fais le serment de t’être fidèle toute ma vie.
Cette nuit-là, après avoir fait l’amour, ils firent de nombreux projets au cœur desquels figurait leur mariage dont ils fixèrent la date pour le mois suivant. Will lui promit aussi de l’envoyer à Kossou, son village natal afin qu’elle fît la connaissance de ses parents, surtout son père, cet octogénaire, dont il lui avait dit beaucoup de bien.
Ils s’étaient enfin retrouvés, et une vie de bonheur s’offrait à eux, avec comme seul héritage, l’amour…
Fin
Posté le 22.01.2008 par ndahfranc
Ce matin-là, une foule plus nombreuse que d’ordinaire était présente à La Sorbonne. De bouche à oreille, on avait informé son frère ou son voisin.
Quelques passants, intrigués par le nombre impressionnant de personnes, s’étaient joints à la foule. Les sans emploi n’étaient pas allés à l’Office de la Main d’œuvre et avaient grossi le nombre des auditeurs. On causait avec enthousiasme en attendant l’arrivée du mystérieux messager. Même les orateurs habituels, maîtres de la parole ou prophètes, avaient observé une relâche. Tous attendaient avec impatience l’arrivée du mystérieux messager.
Vers dix heures, leur attente fut comblée. Le mystérieux messager apparut, sorti de nulle part. Il portait le même accoutrement que la veille. Seul son turban avait changé de couleur. Celui-ci était violet.
Il fut accueilli par la foule en liesse. Certains voulaient lui serrer la main, tandis que d’autres cherchaient seulement à le toucher dans l’espoir d’obtenir une bénédiction.
Contrairement à la veille, c’est un grand podium aménagé qui l’accueillit. Dès qu’il y grimpa, il coula un regard énigmatique sur la foule. Le silence se fit alors instantanément.
Pendant plusieurs minutes, il observa la foule comme pour pénétrer son âme, son être intérieur. Puis, il rompit enfin le silence.
- Je vous observe, et je me rends compte que tous vous avez démissionné. Quel avenir voulez-vous construire quand les germes dévastateurs de vos folies passées sont en train de phagocyter les graines de l’espérance future ? Sans être sorcier, numérologue, devin ou tout autre mystificateur des temps modernes, je dis que votre présent est angoissant et votre futur des plus effrayants. Et vous êtes tous coupables ! Car, ce que vous êtes aujourd’hui, ne dépend que de ce que vous avez fait de votre passé. Vos carences présentes ne sont que le résultat d’un mauvais apprentissage de la vie. L’école, grande structure de formation de l’homme par excellence, a été bradée aux politiciens avec la complicité passive des parents. Aujourd’hui, où va l’école dans ce pays ? Votre silence a fait et fait de vous des coupables. Vous vous souvenez certainement de cette folle après-midi où des enfants avaient froidement exécuté un de leurs camarades au motif qu’il ne pensait pas comme eux ?
A cette révélation, un gigantesque murmure s’éleva dans la foule. Et tout le monde se souvint effectivement de ce drame d’une horreur indescriptible, un jour de vents fous où la haine avait conquis le cœur de la jeunesse.
- …Le temple où l’on prépare l’avenir de la nation venait ainsi d’être souillé à jamais. Le sacrilège avait été commis sous vos yeux complices, sans que personne pourtant ne lève le petit doigt. Les uns et les autres avaient « raison » de se taire car, ce crime leur profitait… Tous ces jeunes gens que vous voyez ici aujourd’hui ne sont que les enfants légitimes de cette ère… rebelle, où l’école avait été transformée en champ de batailles politiques, au détriment d’une formation qui aurait fait d’eux des citoyens honnêtes et conscients de leur rôle dans la société… Aujourd’hui, chacun est étonné de voir cette nouvelle race d’enfants. Or, il suffit tout simplement de regarder dans le rétroviseur de l’histoire de ce pays pour comprendre… Vos politiciens ont sacrifié ce pays sur l’autel de leurs intérêts égoïstes… Les drames collectifs dont ils sont les auteurs macabres, demandent de votre part plus de circonspection à leur endroit. Il faut désormais passer au peigne fin, chacun de leurs faits et gestes, chacun de leurs discours, afin d’en déceler les ruses et autres forfaitures de nature à embrigader davantage le peuple. Autant ils complotent dans votre dos pour vous dépouiller de vos droits les plus élémentaires, autant vous devez désormais redoubler de vigilance et sanctionner toutes les trahisons, tous les mensonges dont ils sont les cyniques architectes. En outre, l’avenir ne s’éclaircira que quand vous aurez enfin mis fin au culte ridicule et mystificateur du métier de politique vénéré, parce que considéré à tort comme la seule et unique voie pour accéder à la notoriété sociale et matérielle… Rendez plutôt au travail un culte à la limite de la vénération car, lui-seul a le pouvoir de vaincre le sous-développement. Pour cela, vous devez vous séparer de certaines habitudes qui ont malheureusement été érigées en règles d’or dans ce pays et qui se résument en un seul vocable : corruption. Ce sera déjà un début. Apprenez surtout à ne plus subir en disant non aux policiers et autres fonctionnaires corrompus, aux politiciens véreux, aux maires incultes, aux faux paysans et escrocs qui grugent et ruinent les vrais. Oui, apprenez à être des citoyens honnêtes qui ont envie de prendre leur destin en main. Apprenez simplement à dire non à la fatalité car, il n’y a ni fatalité ni malédiction nègre. La seule malédiction possible, est celle qui consiste à refuser de travailler pour améliorer sa condition, en comptant uniquement sur le Bon Dieu… J’ai bien dit travail et non révolution ou rébellion, comme c’est maintenant la mode en Afrique, continent de toutes les contradictions. Car, toute révolution ou rébellion, est une bête immonde, un ogre insatiable qui finit toujours par dévorer ses propres géniteurs. Il ne peut en être autrement car, tout pouvoir issu d’une rébellion est scélérat et ne saurait par conséquent prospérer. Guéi Robert, un des vôtres, pourtant promu à un bel avenir politique, l’a malheureusement appris à ses dépens. Le beau Blaise, de la République des hommes intègres, en sait aussi quelque chose, lui qui est passé maître dans l’art de faire le vide autour de lui. Mais, pour combien de temps ? On ne part du pouvoir que de la même façon qu’on y a accédé. C’est le parallélisme des formes, sans lequel tout serait injustice sur cette terre des hommes. Souvenez-vous de Jonas Savimbi, affectueusement baptisé par Ronald Reagan, alors l’homme le plus puissant de ce monde, « combattant de la liberté ». Et Savimbi, tout naïf qu’il était, s’était cru capable de refaire le monde. Vous savez comment il a fini. Tout comme vous n’ignorez pas comment ont fini les Foday Sankoh, Ansumane Mane, Sam Bokari, Prince Johnson, Roosevelt Johnson, Alaji Kromah, tous, révolutionnaires patentés devant l’Eternel. Et même, lorsque certains d’entre eux arrivent à conquérir le pouvoir, leur destin de révolutionnaire les rattrape toujours, tôt ou tard. Souvenez-vous de Thomas Sankara, lâchement assassiné par un de ses plus fidèles compagnons de lutte ; de Mengistu Haïlé Mariam, terré au Zimbabwe ; Charles Taylor, exilé à Calabar et sous la menace de finir ses jours dans un cachot en Sierra Leone ou ailleurs ; Laurent Désiré Kabila, abattu dans son bureau et jeté dans les oubliettes de l’Histoire, comme les autres… Vous me direz alors, que devons-nous faire ? Je vous répondrez humblement ceci : Soyez capables de gestes désintéressés : Combien de temps et de forces dépensez-vous pour faire respecter ce que vous croyez être vos droits, vos possessions ! Pourquoi est-il indispensable de poser des gestes désintéressés ? Tout d’abord, vous ne serez pas tellement heureux de faire ces gestes. Vous souffrirez donc et vous vous sentirez comprimés. Mais, si vous y arrivez, vous découvrirez de nouvelles régions, de nouvelles lumières, et il n’y aura pas plus fier et plus heureux que vous. Parce que vous aurez réalisé quelque chose de très difficile : vaincre la nature inférieure qui vous conseille toujours de vous battre pour conserver vos avantages matériels. Si vous comptez sur la sagesse, sur l’amour du Ciel, il ne vous abandonnera pas ; du moment que vous aurez fait quelque chose qui vous lie à lui, il veillera sur vous. Ne perdez jamais la foi en la puissance du monde invisible : il soutient tous ceux qui travaillent d’après ses lois. Si vous suivez les mauvais conseils de votre nature inférieure, vous n’arriverez jamais véritablement à vos fins. A un moment ou à un autre, le monde invisible vous mettra des obstacles. Mais si vous comptez sur le Ciel et si vous respectez ses lois, vous ne serez jamais abandonné. Même si le monde entier vous abandonne, vous serez soutenu, encouragé, éclairé… Au lieu de vous plaindre, tâchez de comprendre pour quelles raisons certaines personnes viennent produire des événements désagréables dans votre existence. Peut-être ces personnes ont-elles été justement poussées par le monde invisible pour vous donner des leçons, vous faire comprendre certaines vérités, vous obliger à vous améliorer… Alors, pourquoi ne pas utiliser ces occasions ? Au lieu de ruminer des idées de vengeance, de vous révolter en pensant que le Ciel aurait déjà dû exterminer votre ennemi… et même de finir par vous venger sur d’autres qui sont innocents, comme cela arrive souvent dans la vie, profitez de cette occasion pour faire un travail sur vous-même. Donc, même si quelqu’un se comporte mal à votre égard, vous devez apprendre à vous comporter bien. Et la première chose à faire pour y parvenir, c’est de chercher quelles leçons vous pouvez tirer de ces circonstances désagréables. Le pire pour l’homme, c’est de vivre avec des sentiments négatifs à l’égard des autres. Car, vous devez le savoir, les courants de notre vie psychique, avant d’atteindre les autres, commencent d’abord par nous traverser nous-même. Si on est animé par des sentiments de bonté, on sera le premier à profiter de cette bonté ; et si on est méchant, on s’empoisonnera d’abord soi-même. Vous dites : « Je suis furieux contre tel ou tel, il va voir ce qu’il va voir ! » Bien, c’est entendu, mais c’est vous qui serez le premier intoxiqué par votre colère… Utilisez vos sympathies pour reprendre courage et vos antipathies pour vous renforcer. La sympathie et l’antipathie sont des mouvements naturels que même les sages connaissent. Toutefois, la différence entre le sage et l’homme ordinaire, c’est que le sage domine ses antipathies et ne se livre pas aveuglément à ses sympathies. Il sait que les unes et les autres proviennent d’expériences vécues dans d’autres vies avec les êtres qu’il rencontre dans celle-ci et qu’elles ne peuvent donc pas le renseigner avec impartialité sur ces êtres. Il tâche alors de manifester de la bonté envers ceux qui lui sont antipathiques et de reconnaître les erreurs et les lacunes de ceux qui lui sont sympathiques. Vous non plus, vous ne devez pas vous laisser aller sans réfléchir à vos sympathies et antipathies, mais apprendre à les utiliser. Quand quelqu’un vous est sympathique, pensez à lui pour vous réjouir et prendre courage. Oui, quelqu’un de sympathique agit favorablement sur vous et vous pouvez profiter des bonnes dispositions dans lesquelles il vous met. Vous direz : « Et avec quelqu’un d’antipathique ? » Eh bien ! là aussi, il y a quelque chose à faire. Dites-vous : « A nous deux maintenant, il faut surmonter ça ! » Et, au lieu de le fuir ou de lui envoyer de mauvaises pensées, vous vous exercez à le supporter. En faisant ces efforts, c’est vous qui gagnez car, vous arrivez à vaincre cette nature inférieure qui est toujours là pour vous entraîner dans des luttes, des malentendus et des complications. Au moment où vous y parvenez, vous entrez dans un monde de beauté et de lumière. Et bientôt, vous constatez que tout change, car tous ceux que vous regardiez avant avec froideur et hostilité sentent que votre regard a changé et ils commencent à vous aimer. Oui, il y a toujours des occasions qui se présentent à vous pour vous renforcer. Pourquoi ne pas les utiliser ? Vous vous en tenez à vos sentiments de sympathie ou d’antipathie et vous ne faites rien. Eh bien ! justement, il faut en faire quelque chose en sachant que ce sont des impulsions que vous pouvez utiliser pour votre évolution…
Pendant longtemps, l’homme parla. Aucun sujet n’était tabou pour lui. Il parla des hommes religieux et de leur propension à exploiter leurs fidèles, de la morale bafouée, de la pauvreté galopante, de la mauvaise gouvernance et de bien d’autres sujets.
Et son auditoire l’écouta avec toute l’attention due à son rang de messager… jusqu’à ce que le soleil eût disparu derrière les géants buildings de la capitale…
Posté le 18.01.2008 par ndahfranc
LA VISUALISATION :
Il y a une erreur que les écrivains débutants commettent très souvent, c’est qu’ils croient que les personnages qu’ils manipulent dans leurs œuvres ont été créés par eux ; et donc, au lieu de les laisser se mouvoir librement, ils les enchaînent ou limitent leurs mouvements.
A ce sujet, je voudrais lever une équivoque qui j’en suis convaincu, n’arrachera pas forcément l’adhésion de tout le monde mais qui à mon sens, est une vérité incontestable ; c’est que l’activité d’écriture n’intègre pas dans son champ la création de personnages mais bien leur sélection ou casting. Pourquoi ? La raison en est toute simple.
En effet, en déterminant le cadre spatio-temporel en rapport avec une certaine idéologie, il y a comme un accord tacite entre l’auteur et le lecteur qui ne saurait être violé sans mettre en cause la compréhension et la portée de l’œuvre. C’est donc en fonction de cette double réalité que le choix des personnages s’opère. Donnons un exemple pour illustrer notre idée. A supposer que vous voulez écrire une œuvre dont le cadre spatio-temporel se situe dans l’Afrique traditionnelle, avec pour objectif de montrer l’organisation administrative et politique de cette société, il vous est impossible de faire intervenir des personnages qui n’ont rien à voir avec cette société. Vous ne pouvez donc pas, sous prétexte d’être l’auteur de l’œuvre, faire intervenir un juge de la cour d’appel encore moins le sous-préfet, à moins que votre objectif ne soit de montrer les rapports conflictuels qui existent entre ces deux entités, à savoir l’administration traditionnelle et moderne. Votre champ de sélection est donc limité et n’obéit en outre à aucun pouvoir discrétionnaire. Vous avez donc l’obligation de choisir les personnages qu’il faut aux places qui sont les leurs. On pourra citer le chef de village, les notables, les gardiens de la tradition, deux familles en conflit, etc., juste les personnages qu’il vous faut pour bâtir votre récit. Vous me direz, et pour les œuvres de science-fiction ? Je vous répondrai que c’est exactement la même chose. Ce n’est pas parce que le cadre spatio-temporel est inventé par vous que vous avez le droit d’y introduire des personnages qui n’ont rien à y faire. Dès qu’une histoire est créée dans votre tête, une multitude de personnages apparaissent pour solliciter des rôles : vous ne les avez pas créés, ils existaient déjà.
Cela dit, qu’est-ce que la visualisation ?
La visualisation, c’est faire percevoir par la vue ce qui n’est pas visible. A ce niveau, deux questions méritent d’être posées :
- qui doit faire percevoir ?
- à qui doit-il le faire percevoir ?
Sans entrer dans les considérations d’ordre idéologique, je répondrai à la première question que c’est l’auteur qui doit faire percevoir ce qui, jusqu’à ce stade, n’est vu que par lui seul. Pour cela, il utilise une technique qu’on appelle la focalisation et dont j’ai déjà parlé dans les tout premiers cahiers. Pour rappel, sachez que la focalisation, c’est une posture dans laquelle l’auteur se met pour tenir la caméra et qu’à chaque posture correspond un point de vue différent. Une fois que l’auteur tient la caméra, il n’a plus rien à dire aux personnages qui deviennent dès lors autonomes. Il n’a plus à leur dire : « Voyons, je vous ai dit d’aller à droite, pourquoi c’est à gauche que vous tournez ? » Souvenez-vous qu’un personnage ne fait que ce qui correspond à son tempérament. S’il va à gauche, c’est que cela correspond le mieux à sa psychologie. N’ayez donc pas peur et suivez-le. Certains ont parlé de la dictature du personnage, mais moi je dirais plutôt, la liberté du personnage. Le rôle de l’auteur, c’est de suivre les personnages, chacun à son tour en décrivant leurs faits et gestes et en rapportant leurs propos. Suivre un personnage, ce n’est pas interpréter ses faits et gestes mais les décrire. Le lecteur est suffisamment averti pour savoir qu’à telle attitude correspond un sentiment ou un état d’âme. Il faut éviter par exemple de dire : « Elvis était épuisé. » mais plutôt : « Elvis traînassait les pas, les bras le long du corps, le regard hagard. Il s’affala dans le canapé comme une papaye mûre qui s’écrase au sol… » Voyez-vous la différence ? Dans le premier cas, l’auteur outrepasse son rôle qui est juste de filmer. D’où l’importance de la deuxième question : « à qui doit-il le faire percevoir ? »
L’importance de cette question réside dans le fait que entre l’auteur et le lecteur, il y a un contrat basé sur un code linguistique et social consensuel. Il faut donc éviter d’interpréter les actions à la place du lecteur. Le faire, c’est l’infantiliser car, c’est à lui de faire appel aux différents codes pour déchiffrer le message.
L’écriture est un contrat qui doit être respecté par les deux parties contractantes à savoir, l’auteur et le lecteur. Chacun doit jouer son rôle dans la limite de ses prérogatives au risque d’entraîner une rupture unilatérale du contrat. C’est à cela que je vous invite, chers auteurs débutants ; la qualité de vos œuvres en dépend.
A bientôt.
Posté le 15.01.2008 par ndahfranc
...Tout bon guerrier doit savoir lire dans le livre de la nature. Un attroupement de vautours au loin au-dessus d’un village est un mauvais présage. Le cri lointain d’une hyène interpelle la vigilance de tout guerrier. Et la course folle des esprits dans l’obscurité ? Et le chant du cygne dans la nuit agitée ? … Voici autant de signes qui permettent à tout bon guerrier d’être sur ses gardes.
Les guerriers d’Opokou Warè déchiffrèrent ces signes de la nature avec effroi. Et l’affolement s’empara d’eux. L’inquiétude aussi.
Plus tard, le son du tam-tam parleur martela avec effroi des appels au secours pour confirmer ce qui n’était jusque là qu’un mauvais pressentiment. Opokou Warè ordonna aussitôt un repli. De toutes les façons, l’adversaire avait déjà battu en retraite et s’était réfugié dans la brousse. Plus question donc de continuer la guerre. Même si l’objectif qui était d’exterminer l’ennemi n’était pas totalement atteint, on n’en était pas loin. En témoignaient tous ces cadavres gisant sur le sol. Qu’importent les quelques survivants terrés dans les forêts proches ! Il fallait retourner au plus vite à Koumassi.
L’armée d’Opokou Warè reprit sans perdre une seule minute le chemin du retour. Elle marchait, courait, sautait, volait…
Les guerriers, anxieux, pensaient au sort réservé à leurs femmes, leurs enfants, leurs parents, restés au village…
Ils marchaient depuis quelques heures quand tout à coup résonna à nouveau le tam-tam parleur. Et chacun prêta l’oreille. Le contenu du message envoyé par le gardien des traditions sacrées était troublant : « Koumassi n’est plus qu’un champ de ruines, une cité morte et sans âmes. Un groupe de femmes, d’enfants et quelques vieillards se sont terrés dans la forêt au nord. Seules Pokou et Ekoua ont miraculeusement échappé à la mort. Mais, elles sont les otages d’Ebiri Moro. »
Le souverain du royaume Ashanti et ses troupes, quoique affectés par cette triste nouvelle, marchaient à la rencontre des fuyards. Une heure plus tard, ils les retrouvèrent regroupés dans un camp de fortune. Et ce fut le moment inespéré et angoissant des retrouvailles. Les cœurs étaient partagés. Tandis que certains étreignaient joyeusement un enfant par-ci, une femme par-là, d’autres cherchaient désespérément du regard un père, une mère. On finit par se rendre compte que bien peu de personnes d’âge étaient présentes. Et chacun étouffait difficilement sa douleur et sa rage.
Opokou Warè, après avoir compté les siens, sentit un poignard lui déchirer le cœur : autour de lui, seuls quelques enfants et concubines dont la présence ne lui apportait aucun réconfort. Aucune trace par contre des princesses de sa lignée ni de ses favorites. Aussitôt, il se tourna vers Yassoua Kouakou qui avait conduit le groupe des fuyards. Celui-ci, sans même attendre que le roi ouvre la bouche, se mit à balbutier :
- Beaucoup de princesses ont refusé de fuir avec nous.
- Et on ne les y a pas contraintes ? hurla le roi.
- Abla Pokou a essayé de les convaincre mais elles n’ont pas voulu entendre raison.
- Elle n’a pas insisté, je suis certain qu’elle n’a pas insisté ! Pourquoi cette sorcière est-elle encore en vie alors que tant de mères et de jeunes filles sont mortes ? Elle me le paiera !
Finalement, N’Zi le grand réussit à calmer le roi qui se réfugia derrière un silence méditatif. Il laissa aux survivants le soin de savourer le plaisir des retrouvailles.
Plus tard, il appela ses généraux N’Zi le grand et Boni l’intrépide et leur fit part de sa nouvelle stratégie.
- Rentrons à Koumassi. Quand nous aurons mangé et pris des forces, nous irons à l’assaut de l’ennemi. Rassemblez les familles pour le départ.
- Est-ce que tu crois que nous avons faim après tous les malheurs que nous venons de vivre ? lui demanda N’Zi le grand.
Opokou Warè fixa son général dans les yeux.
- Je sais que tu n’auras pas la paix tant que ce poltron n’aura pas payé pour tout ce qu’il a fait, lui répondit le roi.
- Rentre à Koumassi avec Boni et les rescapés. Moi et mes hommes, nous allons partir en avant-garde.
La poignée de mains que se donnèrent les deux hommes était tout le symbole de leur détermination à laver l’affront subi. Juste après, N’Zi le grand et ses hommes disparurent derrière les hautes herbes du maquis.
C’est au petit matin que la procession dirigée par Opokou Warè parvint dans les ruines encore fraîches et fumantes de la ville. Quel spectacle ! On courait ici et là mais le constat était le même. Des cris et des pleurs s’élevaient dans la nature meurtrie. Ici, c’est un père ou un oncle décapité qu’on pleurait. Là, une mère ou une épouse éventrée. La douleur était épouvantable. Opokou Warè se dirigea vers son palais, suivi de Boni l’intrépide. Devant ses yeux ahuris, le spectacle était poignant. Les corps encore chauds et fumants de ses femmes gisaient dans une marre de sang. Certaines avaient été décapitées, d’autres éventrées. Toutes étaient nues, preuve qu’elles avaient été violées. Le roi fit un effort surhumain pour ne pas pleurer. Oui, un roi ne pleure jamais avec ses yeux. C’est signe de faiblesse. Un roi qui a mangé le cœur de son prédécesseur pleure avec son cœur. Soudain, son regard fut attiré par un cadavre que l’on avait pris soin de recouvrir d’un voile blanc. Il demanda à Boni l’intrépide de l’ôter. Apparut alors le visage marqué par la douleur de la reine mère. Un filet de sang avait coulé sur ses lèvres devenues muettes à jamais. Boni, secoué par une forte émotion, recouvrit aussitôt le cadavre souillé. Mais, au moment où il s’abaissa pour le soulever, Opokou Warè l’arrêta. Il se baissa lui-même et souleva le cadavre de sa mère. Ensuite, il se dirigea vers la case qui avait résisté au pillage et à l’incendie. Il se recueillit un long moment sur la dépouille de sa mère. Quand enfin, il ressortit, c’était en homme profondément révolté qu’il s’adressa à ses guerriers.
- Ebiri Moro a profané le royaume jusque dans ce qu’il avait de plus sacré. Même les os vénérables ont été désacralisés. N’eût été la vigilance de Gbôssô Nanwlè, il nous aurait dérobé le trône sacré. Et je ne parle même pas de la mort de ma mère. L’insulte est grave et impardonnable. Apprêtons-nous à mourir en hommes dignes ou à vaincre l’ennemi qui nous a poignardés dans le dos. Il n’y a pas de temps à perdre. Nous partons dans une heure rejoindre N’Zi et les autres…
Extrait du roman historique inédit La mystérieuse traversée.
Posté le 15.01.2008 par ndahfranc
QU’EST-CE QUE LA QUÊTE ?
Depuis le début de cette aventure, je vous ai dit que le premier matériau de construction du texte narratif, c’est l’histoire. Mais d’aucuns diront, qu’est-ce qu’une histoire ? Cette question a déjà trouvé réponse dans le cours précédent. Je n’y reviendrai donc pas. Par contre, je m’attarderai aujourd’hui sur un élément essentiel sans lequel il ne peut y avoir d’histoire à raconter. Cet élément, c’est la quête.
La quête, c’est le dessein, l’objectif, le projet, l’intention, les motivations du personnage principal (héros) et qui mettent en branle tout le réseau des personnages. Contrairement à une opinion très répandue, il ne suffit pas d’avoir un personnage principal, des personnages secondaires, un espace, etc., pour avoir une histoire. Tous ces éléments doivent avoir pour noyau la quête qui fonctionne comme un élément régulateur.
La quête peut partir des aspirations les plus banales comme conquérir l’amour d’une femme aux désirs les plus nobles comme acquérir la sagesse, le pouvoir, la fortune, en passant par la vengeance, le meurtre, etc. C’est en fonction de cette quête que sera choisi ou si vous préférez, sera conçu notre personnage principal. La quête doit fonctionner comme un manque que le héros a besoin de combler pour se réaliser.
Prenons un exemple : Konan est un jeune homme qui veut devenir riche et cela par tous les moyens. A partir de cette quête, nous pouvons déjà imaginer quel genre d’homme est notre héros aussi bien sur le plan social que sur le plan moral ou psychologique. En outre, on peut imaginer quels espaces il va fréquenter, quels personnages il va côtoyer pour arriver à ses fins mais aussi quels personnages vont se dresser sur son chemin. Du coup, on peut dégager l’idéologie qui sous-tend notre projet d’écriture. Si nous sommes contre cette espèce de personnes pour qui la fin justifie les moyens, alors, nous ferons en sorte que le projet du héros ne connaisse pas une fin heureuse même si, à travers les stratégies narratives, tout laissait croire le contraire. C’est justement à partir de cette quête que l’on classera les personnages en deux catégories : d’un côté les adjuvants, c’est-à-dire les alliés du personnage principal, ceux qui l’aident à réussir sa « mission » et de l’autre, les opposants, c’est-à-dire ceux qui ont pour rôle de le contrarier.
Si dans notre projet d’écriture, la quête n’est pas clairement définie, il va sans dire que nous aurons des problèmes pour conduire notre histoire. La quête, c’est un peu la boussole de l’écrivain. Même pour une œuvre autobiographique, on a besoin de déterminer avec précision la quête pour ne pas donner l’impression de naviguer à vue comme un bateau sans gouvernail. On évitera ainsi le risque qui consiste à vouloir parler de toute sa vie.
De la quête aussi peut dépendre le succès de notre œuvre. En effet, la quête que l’écrivain choisit doit être une préoccupation largement partagée ou à tout le moins d’un intérêt indiscutable de sorte que l’itinéraire du héros apparaisse comme une leçon dont le lecteur pourrait tirer partie.
Comme vous le constatez, la quête est plus qu’importante dans la réussite d’une œuvre. Utilisez votre génie pour en inventer des plus belles mais aussi des plus insolites. Cela mettra du piment dans votre narration et vous ouvrira certainement les portes du succès.
A bientôt.
Posté le 13.01.2008 par ndahfranc
Une chose est de plus en plus frappante dans la création littéraire africaine aujourd’hui, c’est qu’elle fait de plus en plus la part belle aux œuvres qui ont un contenu idéologique affirmé. Le sentiment qui se dégage, c’est que pour être publié, il faut s’inscrire dans un cadre thématique balisé par les éditeurs et les critiques littéraires. La première conséquence de cette situation, c’est qu’elle enlève à la création littéraire sa spontanéité et son caractère intuitif. Or, l’écriture, c’est d’abord et avant tout l’inspiration intuitive, la transcription de réalités parfois au-delà du monde sensible.
Ecrivains débutants, n’ayez pas peur ni honte d’écrire ce que vous ressentez au plus profond de vous-mêmes. C’est votre manière à vous de participer à la construction du monde. Car, vos pensées et vos idées, font partie d’un tout indissociable. Si vous ne les formulez pas, il manquera à coup sûr, quelque chose à l’harmonie de la toile collective.
Un écrivain n’est bon que parce que certains ont décidé qu’il en soit ainsi. Est-ce une raison pour laisser vos rêves mourir et ainsi infester tout votre univers intérieur ? Ecrivez et croyez-moi, il s’en trouvera un jour quelqu’un pour vous lire et profiter des vibrations positives de vos pensées. Ne pensez jamais ni au succès ni à l’échec car tous les deux ne peuvent vous conduire qu’à votre perte. Le premier vous fera croire que vous êtes le plus beau du monde tandis que le second vous traînera dans les égouts les plus infects.
Ecrire, c’est contribuer à nourrir l’âme universelle. Rien de plus !
Posté le 12.01.2008 par ndahfranc
J’ai envie de crier très fort. J’ai envie de pleurer à chaudes larmes. J’ai même envie de mourir, pour mettre fin au cycle infernal de l’incertitude et de l’échec…
J’ai toujours été un bon perdant. Mais à trop perdre, on finit par se perdre soi-même. Perdre la boussole de son existence dans un perpétuel recommencement sans début ni fin. Un véritable cercle vicieux à vous couper le souffle…
Pourquoi mon destin est-il si exigent, si cruel ?
Ah ! Ma vie ! Une vie de chien galeux, errant à la recherche d’un os délabré par les intempéries, couvert par une grappe de mouches cannibales aux appétits aiguisés par la pauvreté et les dures aspérités de la vie. Un cow-boy sans arme ni cheval, dans un far West décrépit et moribond, sous une chaleur caniculaire à vous dessécher comme un haricot.
J’ai envie de vomir, tant cette misère pestilentielle me griffe la gorge et les tripes. Vomir toutes ces insanités, toutes ces horribles souffrances pour me purifier et renaître à la vie.
Combien de fois ai-je tout abandonné pour tout recommencer dans la vie ? Même au péril de ma vie ? Tant et tant de fois que je ne puis plus en savoir le nombre. Se remettre en cause toujours pour la même cause. Perpétuellement. Sans même s’assurer qu’on pourra tout reconstruire comme il se doit. Mais toujours dans l’espoir de mieux faire que par le passé.
Mon passé à moi est si minable, si fécond de déceptions qu’il me pèse comme une malédiction. J’ai essayé à plusieurs reprises de l’enterrer dans les profondeurs mythiques et insondables de ma mémoire, mais sans succès. Comme un chien enragé, il me poursuit et me mord constamment au talon. Et ces douleurs machiavéliques résonnent en échos jusque dans les tréfonds obscurs de mes entrailles.
L’idée m’a souvent traversé l’esprit de tout abandonner pour fuir comme un poltron. Il m’est même arrivé de faire mes valises. Mais vous savez quoi ? Le courage m’a manqué et mon pauvre cœur lacéré était imbibé d’amour. Un amour si pur et si niais que j’ai dû à plusieurs reprises rebrousser chemin. Car, y a-t-il plus grand trésor que l’amour d’une mère ? Y a-t-il chaleur plus grande que celle d’une femme qu’on aime ? Y a-t-il voix plus amicale que celle d’un fils premier ? …
Vous êtes l’objet de mes projets les plus fous tout comme celui de mes peines les plus amères. Je suis comme l’âne de Buridan, déchiré entre des sentiments si contradictoires que mon pauvre cœur en est terriblement affecté. Il oscille entre amour et pitié, envie et peur, doute et espoir…
Que de projets avortés ! Que de rêves évanouis ! Que d’espoirs vains !
Et pourtant, les sacrifices consentis ont toujours été à la mesure de mes espérances et de mes ambitions.
Dans le secret intime de ma chambrette, j’ai constamment versé des larmes obscures pour noyer les tourments de mes peines.
J’essayais après de repartir sur de nouvelles bases, avec des ambitions revues à la baisse. Mais très vite, mon impuissance s’étalait de nouveau comme un immense désert de sable brûlant. Aucune ombre à l’horizon. Un sol aride, fragmenté par la férocité du climat. Un climat à la gueule ouverte et crachant perpétuellement des langues de feu. Tout au fond de cette géhenne, des êtres nus se tortillent douloureusement. Et les échos de leurs cris ricochent sinistrement sur mes tympans. Je cours pour essayer de les secourir, mais j’avance à peine. Mes pieds, emprisonnés dans ce guêpier de sables brûlants ont perdu de leur ténacité. Ma gorge, asséchée par ma longue et harassante marche est à bout de souffle. Exténué, je m’écroule sur le sable brûlant. Mais les voix essoufflées et moribondes des miens tambourinent plus fort encore sur mes tympans. Je tente vainement de me relever. Mes forces m’ont abandonné. Et déjà au-dessus de moi, les charognards se disputent ma « dépouille ». Le festin sera à la mesure de mes échecs…
Je ne pouvais pas accepter de mourir sans appeler au secours. J’ai alors rassemblé mes ultimes forces et j’ai crié très fort. Et ma voix, armée de la sagaie du désespoir, a transpercé la sensibilité de ton cœur. Et tu as répondu à mon appel.
Aléthéa, femme de mes rêves ! Ta voix suave et amicale m’a alors bercé et rassuré. Elle a injecté en moi un nouveau souffle de vie, une nouvelle dose d’espoir. Depuis l’autre bout du fil, tu m’as dit : « Courage ! Courage ! Courage ! »
J’ai alors compris que je n’avais pas le droit de me laisser mourir ; que la vie était une succession infinie de luttes et de combats. Je me suis alors relevé, revigoré, ragaillardi et déterminé, puis j’ai dit : « Mon père, ma mère, mon frère, arrêtez vos larmes. Je reviens vous chercher bientôt. »
Après ma résurrection, ta présence s’imposait à moi comme le début de ma thérapie. Car ta voix et ton parfum ont l’extraordinaire pouvoir de me guérir. Leurs pouvoirs sont presque magiques.
Sais-tu que je n’ai jamais vraiment connu le bonheur que dans mes rêves ? Il paraît que c’est le refuge des peureux et des incapables. Peu importe ! Car à travers eux, j’ai pu goûter aux délices du vrai bonheur. L’amour était au rendez-vous. Une folle après-midi sur une plage aux parfums romantiques. Un soleil aux rayons d’arc-en-ciel versait sur les amoureux un flot de chaleurs excitantes. Trente sept degrés à l’ombre. Nous nous entrelacions et le temps aiguisait notre appétit. Le bonheur était à son comble et le temps semblait s’être arrêté…
Te souviens-tu de ce rêve ? Je te l’ai conté mille fois. Et chaque fois, tu avais souri devant la grande passion qui me consumait. Tu semblais dire : « ce n’est qu’un rêve, voyons ! » Mais vois-tu, ce rêve était pour moi plus qu’un rêve. C’était même plus qu’une obsession. C’était ma raison de vivre.
J’ai fait le voyage pour aller à ta rencontre. Tu me l’avais demandé et je m’en étais d’ailleurs réjoui. Car c’est toujours pour moi un énorme plaisir de courir à la rencontre de l’amour.
Je t’ai attendue dans cette chambre toute bleue, l’esprit en proie à un doute infernal. J’avais peur que tu ne viennes pas. Encore une autre angoisse, une autre incertitude. Au fond, toute ma vie n’aura été qu’une succession infinie d’angoisses puériles.
Ton retard me troublait et m’apparaissait de plus en plus comme une trahison.
Trahison ! Voici le mot qui me fait le plus peur dans la vie. J’en ai connu plusieurs. Certaines m’ont déchiré le cœur. D’autres m’ont dépouillé de mon âme…
Toi, tu as l’air spéciale. C’est probablement la providence qui t’a mise sur mon chemin. Pourtant, j’ai aussi le pressentiment que toi aussi tu t’en iras, même si c’est pour une raison beaucoup plus noble. Et une autre viendra pour s’en aller elle aussi aussitôt après. Et le cycle recommencera plus infernal et plus impitoyable que jamais…
Sais-tu que c’est surtout pour toi que mes derniers échecs me pèsent tant ?
Pour toi, je me croyais capable de tout, même de réussir là où beaucoup ont échoué. Pour toi, je me croyais capable de relever tous les défis, même les plus extraordinaires. Je tenais tant à me rendre intéressant à tes yeux.
A présent, je suis réduit à ruminer ma tristesse et mes échecs. A écouter le bruit des voitures qui passent sur la grand-route. A me saouler du bruit du ventilateur qui semble me consoler de ses hélices tournoyantes. Seule ta présence pouvait dissiper ma solitude et ma tristesse. Elle me fait oublier mes soucis et me réconcilie avec mon être intérieur. Ta voix comme une ritournelle me berce langoureusement. Et je languis sous la douceur de tes caresses…
Dès que tes pas se sont fait entendre derrière la porte, mon cœur a tressailli d’émotions. Quand j’ai ouvert, ton sourire a illuminé la chambre de ses mille éclats. Tu es entrée avec ta grâce et tout un monde de senteurs romantiques. Nous nous sommes alors serrés très fort. Une étreinte aussi sensuelle que la puissance de notre amour passionné. Et nos soupirs se mêlèrent pour former une gigantesque tour de baisers…
Cette nuit-là, nous avons consommé, insouciants, le fruit de la passion, soupirant et râlant de plaisir…
C’est donc ça que vous appelez faire l’amour ? Ces corps entrelacés qui soupirent d’un plaisir malsain et souillé ?
Non ! L’amour est si pur, si noble qu’il ne saurait être réduit à cette naïve expression de soupirs et de jouissances coupables.
Pour moi, l’amour, c’est se sentir proche de quelqu’un par la sensibilité. C’est avoir la même vision de la vie, les mêmes angoisses et les mêmes espérances, au point de vivre ensemble dans un même élan de solidarité et de complémentarité. Une union pour conduire à bon port le navire de l’existence. Réduire les insuffisances individuelles par l’entraide et la compréhension. Deux tourterelles joyeuses, fortes dans leur amour et optimistes quant à leur avenir. C’est surtout cette image que je garde de toi et de l’amour que tu incarnes. Une image bien plus noble que la simple attraction physique que tu suscites en moi, mais que je refuse néanmoins de perdre…
La séparation fut douloureuse. Mais qu’importe la douleur quand la mission a été accomplie !
Tu avais joué ta partition dans le tourbillon de tourments dans lequel j’étais embarqué. Une noble et exaltante mission. Voilà pourquoi il n’y avait aucune raison pour moi de rester. Il me fallait donc partir. Et recommencer de nouveau à vivre, à espérer, mais surtout à douter et à craindre.
Loin de toi, j’avais peur de sombrer de nouveau dans la hantise de la dépression. Mais la chaleur de ton dernier baiser me rassura de ton éternelle amitié.
Mais l'avenir se montra toujours hostile à mon égard. Avenir. Voilà un mot qui me trouble constamment. Et à raison d’ailleurs. Car les incertitudes de mon présent semblent me conduire inévitablement vers un demain sombre et imprévisible. Un cavalier sur une monture incontrôlable. Un torero face à un bœuf mortellement blessé. L’issue de la lutte est forcément incertaine. Comment arriver à vaincre quand les conditions sont si difficiles et les adversités si nombreuses ? Comment alors entretenir l’espoir indispensable à toute ambition ? [...]
J’ai le sentiment que ma vie, malgré mon job, est triste et amère. Je cours après un bonheur fugace et versatile. Illusion destructrice. Est-il possible de courir après quelque chose dont on ignore la nature et l’identité ? J’ai peur de passer ma vie entière à le poursuivre sans jamais pouvoir l’attraper.
Et aujourd’hui, ce dont j’ai le plus peur, c’est le doute qui s’est installé dans ma tête ; mais plus encore l’esprit de mort qui me hante. Esprit maléfique aux intentions macabres. La vie pourraitt basculer pour un rien.
J’ai l’impression que quelqu’un joue avec ma vie et rit de mes angoisses et de mes souffrances. Un esprit invisible bourré de sadisme et de cruauté ; qui me tient en laisse comme un chien. Tout semble s’écrouler autour de moi. Mes espoirs semblent sans espoir et mes espérances sans aucune lueur d’avenir. Un prisonnier sur une île déserte, avec pour seule et unique arme, le désir d’échapper à un destin cruel.
La nuit, mes sommeils sont infestés de cauchemars. Des cauchemars démoniaques qui tuent en vous tout espoir ; qui vous font douter de vos forces et vous précipitent dans un gouffre sans fond. Comment échapper à un tel destin ? Voilà toute l’équation de ma vie. Une vie dont la direction semble m’échapper chaque jour davantage. Un navire léger sur une mer en furie. L’embarcation, fragile et légère est à la merci de toutes les intempéries. Et j’ai peur de tout : de la vie ; de la mort ; de la réussite ; de l’échec ; de mes amis ; de mes ennemis ; de tout ce qui est visible et invisible...
Mes rêves semblent constamment me fuir et s’évanouissent comme une peau de chagrin. Et je ne peux que constater le résultat amer de ma destruction. Mes ambitions bien que légitimes, fondent comme glace au soleil.
Perdu dans la conscience de ma misère, ivre d’angoisses incertaines, j’aspire pourtant à un soleil plus gai ; qui sache rire avec des dents d’une blancheur ensoleillée. Qui sache mettre de la chaleur dans une vie un peu trop fade. Qui sache éclairer mon destin et brûler de ses dards impitoyables, les démons qui se dressent en ponts mystérieux sur la route de ma réussite.
Hélas ! Au bout du petit matin, un soleil terne, une fraîcheur morbide, un ciel macabre, une atmosphère épouvantable…
Je suis exposé à la menace du rapace comme le poussin loin de sa mère protectrice.
Je grelotte d’un froid implacable qui ignore les caresses de l’amour maternel.
Monstre invisible aux instincts masochistes !
Tu m’as assez griffé avec tes ongles vénériens.
Tu as assez souillé mon âme qui se décompose comme une viande faisandée.
Soleil terne au sexe raide !
Tu t’es assez accouplé avec mon destin !
Un destin volage
Qui butine comme une abeille vagabonde à la recherche du nectar
Source de vie sans laquelle la vie serait immobile comme la patience du pêcheur.
Je ne suis rien
Je n’ai jamais rien été
Et j’ai peur de ne pouvoir rien devenir…
Je n’ai même plus la force de résister à mon propre destin. Le film est toujours le même. Avec les mêmes acteurs ; le même décor ; la même fiction ; la même fin, dramatique.
Malheureux d’être ce que je n’ai jamais supporté d’être devenu, je renonce enfin au combat et laisse aller au gré du vent, toute ma foi et toute mon âme. Voilà pourquoi j’écris mon testament avec les mots puisés dans les profondeurs de ma douleur.
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