LA LEGENDE DU COQ SACRE
Posté le 15.11.2007 par ndahfranc

La légende du coq sacré est un récit paru en 2004 dans la collection Jeune Lecteur des Editions NEI. Ce texte est donc principalement destiné aux plus jeunes. Mais cela ne peut et ne doit aucunement justifier le silence des adultes, bien au contraire car, une œuvre littéraire offre plusieurs niveaux de lecture en fonction de l’état de conscience des lecteurs. Il y a toujours une idéologie qui sous-tend une œuvre et c’est au lecteur de la dégager en fonction de son niveau de culture. La littérature de jeunesse n’est pas seulement une littérature pour les plus jeunes. Dans le cas de La légende du coq sacré, il y a bien une double cible : d’abord les adolescents mais aussi les adultes.
L’adolescent s’intéressera à l’histoire au premier degré alors que l’adulte fera plus attention au symbolisme de l’œuvre. C’est justement de symbolisme que je veux vous parler.
Dans l’œuvre, il est question du peuple des Ebènes. Quel rapport avec le peuple ivoirien ? Le texte nous dit que la prospérité du village était en partie due au chant magique du coq sacré qui aiguisait l’inspiration de chaque membre du corps social. Il était le garant de l’harmonie sociale et de la prospérité collective. Ce coq ne pourrait-il pas symboliser la paix dont les ivoiriens ont fait leur seconde religion des années durant ?
Ce coq sacré disparaît une nuit et plonge la population dans la consternation. Il en va de même pour la Côte d’Ivoire qui a perdu sa paix cette terrible nuit du 18 septembre 2002.
Les raisons de la disparition du coq sont ainsi révélées au peuple des Ebènes par Assièhoussou : « Ce malheur est une punition des dieux que nous avons offensés par nos comportements indécents. Ils nous reprochent de fouler au pied ce qui, jadis, a permis à notre peuple d’être heureux : l’amour du prochain, la solidarité, l’humilité, le respect des anciens et des préceptes de notre tradition. Nous sommes devenus égoïstes, ingrats, irrespectueux, jaloux les uns des autres, envieux et parfois même amoureux de la femme d’autrui. On n’a plus de compassion pour l’orphelin et on marginalise la veuve. On se moque des handicapés comme s’ils avaient choisi d’être comme ils sont. Chef, les ancêtres disent qu’ils ont beau essayer d’attirer notre attention sur nos déviations perverses, nous sommes restés de glace. Notre cœur s’est endurci de jour en jour. Ils ont donc décidé, malgré eux-mêmes, de nous abandonner à notre sort… » p10.
Au-delà des raisons politiciennes et artificielles avancées ici et là pour justifier la crise ivoirienne, il me semble que celles données par Assièhoussou cadrent bien avec notre réalité sociale. Les ivoiriens sont devenus cupides, immoraux, guidés par la quête du pouvoir et la satisfaction des besoins de leur nature inférieure.
Quelle est la réaction du peuple des Ebènes à la suite de la disparition du coq sacré ? Une expédition militaire est organisée avec les plus vaillants guerriers. Mais les résultats sont catastrophiques. La majorité des guerriers périssent. Un d’entre eux réussit tout de même après un combat titanesque contre le grand génie Azamlan Kankan, à ramener le coq au village. Mais celui-ci est dans un état piteux et ne peut plus chanter. Or, c’est de son chant que le peuple a besoin et non de sa chair. A l’image de la Côte d’Ivoire, la solution militaire, malgré les énormes dépenses et pertes occasionnées, n’a rien donné, sinon une situation de ni paix ni guerre qui a fait plus de victimes que la guerre elle-même. La leçon, c’est qu’une paix par les armes est une paix factice sous laquelle couvent encore les causes de la guerre.
Le peuple des Ebènes, abasourdi par la tournure tragique des évènements, s’interroge sur son sort. Voici la réponse qu’Assièhoussou, le prêtre, balbutie quand le roi lui donne la parole : « Il faut attendre… Abokan. » p24. Cette réponse sème le désarroi au sein de la population car, que peut bien un gamin là où les plus grands chasseurs ont échoué ? Terrible question. Mais en fait, qui est Abokan et que symbolise-t-il ? Le texte nous présente ainsi ce personnage : « Abokan était ce jeune garçon né il y avait dix-huit ans. Sa mère était morte en couches et on l’avait accusé d’en être responsable. Depuis lors, il fut recueilli par Moya, une octogénaire qui rejoignit le repos des ancêtres six ans plus tard. Et Abokan n’eut pour unique compagnon qu’une vieille chienne malade. […] Quand la vieille chienne mourut, Abokan éleva en son honneur un tombeau digne d’un humain. Après quoi, il s’enferma dans sa case et pleura pendant sept jours et sept nuits. Quand il en ressortit le huitième jour, il portait en bandoulière un petit sac en cuir noir qu’il ne quitta plus jamais. Et c’est avec ce seul sac qu’il était parti à la rencontre du redoutable Azamlan Kankan. » Ici, il semble que les valeurs qu’il faut privilégier dans de telles occasions sont loin d’être la force mais plutôt des valeurs spirituelles construites patiemment au cours des années et parfois dans la douleur. Il nous faut revenir à notre nature d’enfant pour y puiser les énergies non encore corrompues. Chaque fois qu’on a privilégié ces valeurs dans la crise ivoirienne, il y a eu des progrès. La quête de la paix fait donc appel à ce que l’homme a de plus pur en lui. Voyons comment Abokan utilise ces valeurs sur le terrain. Azamlan Kankan était agonisant quand Abokan lui porta secours. Ce dernier, pour le récompenser, lui proposa le pouvoir et l’argent. Ecoutons la réponse du jeune homme : « Je te remercie pour toutes ces propositions mirobolantes. J’avoue que, en tant qu’homme, le pouvoir et l’argent m’intéressent. Mais à quoi peuvent-ils bien me servir quand tout mon peuple est en train de mourir et que je me sens incapable de lui venir en aide ? Crois-tu que je puisse être heureux quand le pouvoir et l’argent que tu me promets ne peuvent sortir mon peuple de cette léthargie dans laquelle il est aujourd’hui plongé ? Non, Azamlan Kankan, je préfère plutôt que tu me donnes la sagesse et la patience nécessaire pour comprendre mon peuple afin de le ramener sur le droit chemin. Si tu exauces ces vœux, tu auras rendu service à toute l’humanité. » pp35-36. Au contraire du jeune Abokan, que constatons-nous aujourd’hui ? La survie de la nation en péril importe peu pour la majorité d’entre nous. On met en avant nos intérêts égoïstes. La cupidité et la corruption sont érigées au rang de valeurs. La vie des citoyens est prise en otage par des corporations qui font planer sur elle une véritable épée de Damoclès. Les nouveaux riches qui ont fait fortune grâce à la crise veulent voir cette dernière perdurer. Les médiocres sont aujourd’hui les hommes du pouvoir et savent que la fin de la crise sonnera la fin de leur pouvoir. Alors, ils se gonflent tant qu’ils peuvent et font le maximum de bruits possibles pour se donner l’illusion d’être les plus forts. Revenir aux valeurs morales et spirituelles, donner sa véritable place au travail et au mérite, être patriote sans aucun calcul égoïste, telle est la véritable signification du discours de notre jeune héros.
Pendant qu’Abokan se démène comme un beau diable pour ramener la paix, l’anarchie gagne un peu plus de terrain chaque jour au sein de la population. « Les hommes avaient perdu toute notion du temps et passaient le plus clair de leurs journées dans les cabarets d’où ils revenaient ivres plutôt que d’aller au champ. Quant aux femmes, elles n’avaient plus jamais le temps de s’occuper des tâches ménagères, préoccupées qu’elles étaient à entretenir des scènes inutiles de jalousie. Cette situation regrettable poussa certains hommes à battre leurs femmes ou à les répudier tout simplement. Le roi, impuissant, s’était retiré dans son palais parce que son autorité était bafouée. Même les esclaves de la Cour refusaient de lui obéir. La tradition était constamment foulée au pied et les fétiches livrés à eux-mêmes, sans aucune adoration. On ne savait plus qui était qui, ni qui faisait quoi dans le village. Le désordre le plus grand régnait. » p28. Analysons nos comportements respectifs à la lumière de cette description et nous comprendrons la part de responsabilité qui est la nôtre dans cette crise. Toute déviation morale de notre part, aussi petite soit-elle, contribue à approfondir et élargir davantage le chaos.
Un dernier symbole sur lequel je voudrais m’attarder, c’est le chant du nouveau coq sacré. Sans vous omettre le plaisir de la lecture en vous révélant les conditions de sa naissance, je voudrais attirer votre attention sur le contenu du nouveau message dont il est porteur. Il invite chaque habitant à observer les lois morales régissant la vie communautaire. Mais pourquoi le nouveau coq change-t-il de message ? Un proverbe bien de chez nous dit : « un serpent qui ne change pas de peau meurt ». Il est donc important que les ivoiriens, à l’instar du peuple des Ebènes, acceptent de se dépouiller du passé, aussi glorieux fût-il, pour regarder l’avenir avec des ambitions renouvelées. Un peuple qui refuse de mourir, ne peut prétendre aux joies de la renaissance. Comme le disait si bien un ami mien, « il y a des gens qui veulent aller au paradis sans mourir ».
Je voudrais terminer cette petite causerie sur ces propos de notre jeune héros : « Ce coq que voici est la propriété de tout le village des Ebènes. Il est le gardien de la moralité et des valeurs sociales. Chaque jour, il donnera un œuf et ce, jusqu’à ce que chaque famille en possède un. Une fois les œufs éclos, des coqs chanteurs comme celui-ci verront le jour. Ils seront la propriété de chaque famille sur laquelle ils veilleront. Mais prenez garde ! La famille qui n’observera pas les nouveaux préceptes de moralité verra son coq enlevé par l’aigle royal et les siens. Et la pauvreté et la misère s’abattront alors sur elle. A bon entendeur, salut ! »
C’est un message aussi clair que de l’eau de roche. La crise va finir, c’est une certitude. Et il nous faudra absolument changer de comportement. Tout doit revenir à l’endroit. La morale devra reconquérir ses droits. Tous ceux qui se poseront en obstacles seront écrasés par la roue du Destin. Que nous soyons politiciens, hommes de Dieu ou simples citoyens, nous devrons nécessairement opérer notre mue, porter de nouveaux habits, ceux qui ont été lavés dans le sang de nos martyrs et non ceux tachés du sang de nos crimes abominables.
Voici quelques symboles forts que j’ai voulu porter à la connaissance des lecteurs adultes mais aussi des plus jeunes. Quoique omis chaque fois que l’on cite les œuvres qui traitent de la crise ivoirienne, je voudrais inviter tout un chacun à lire cette œuvre de cinquante-cinq pages à la lumière de ces nouvelles pistes. Bien d’autres symboles y existent qu’ils découvriront ; j’ai juste voulu leur indiquer la voie à suivre.
Très bonne lecture et à la prochaine.
N’DAH François d’Assise Konan,
Professeurs de Lettres Modernes et écrivain,
Auteur de La légende du coq sacré, NEI, 2004.
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