COMMENT JE SUIS DEVENU DOMPTEUR DE MOTS
Posté le 11.12.2007 par ndahfranc
On ne saurait mettre au monde un enfant si au préalable on ne l’a porté dans son ventre pendant un certain temps. On ne saurait concevoir un tel enfant si un jour on n’a cédé aux caresses d’un amant, une nuit de très grande ivresse.
Mon amour à moi, je l’ai rencontré un jour, au hasard d’une lecture. J’ai suivi la danse des mots sur la feuille. J’ai observé la progression des idées dans l’enchaînement des phrases. J’ai tourné les pages une à une jusqu'à la fin. Et j’ai vu naître tout au long de cet itinéraire fabuleux, des réseaux inextricables de personnages, de sentiments, d’idées, de sensations, d’espaces et de significations. C’était fascinant ! Je venais ainsi d’être séduit du plus profond de mon être par une créature ensorcelante. Elle m’avait possédé et me hantait comme une âme damnée qui cherche refuge. La nuit, parfois, lorsque je m’éveille, je la vois assise au pied du lit, me souriant comme un ange. Parfois aussi, comme un démon, elle menace mon repos.
Cette créature est tout de même mystérieuse ! Elle cherche à me posséder et à devenir le témoin de ma vie et de mes fantasmes les plus secrets. Saurais-je résister à ses desseins ?
Un jour, elle m’a parlé de sa vie, des événements qui l’ont marquée. C’était si pathétique par moments. Dans la chaleur des corps, dans la volupté des draps, elle m’a raconté sa vie, ses fantasmes, ses désirs. Je l’ai écoutée sans mot dire. L’expression de son visage suivait les péripéties de l’histoire que les mots et les phrases relataient.
Des jours plus tard, je me sentais grossir et une nausée étrange me serait la gorge. Une vague de pensées et d’idées bouillonnaient dans mon ventre, me causant un mal fou. Ma grossesse était-elle déjà à terme ? Quelles insomnies causées par l’état de mon ventre ! Il me fallait accoucher pour me sentir mieux.
Regardez ce beau berceau, cette page. Elle était toute blanche comme du coton, avant que ces petites créatures sorties de mes entrailles n’y prennent place. Au début, leurs mouvements m’ont paru bizarres et leurs voix, inaudibles. Je les avais crues trop fragiles pour résister aux intempéries. Mais au fil des accouchements, elles ont commencé à former comme un puzzle, l’immense créature de mes rêves et de mes cauchemars.
Le rêve est doux et le cauchemar amer.
Le cauchemar est angoissant et le rêve sublime.
Quand le rêve le plus doux devient cauchemar amer, on ne peut que confier ses angoisses à l’écriture, l’unique et vraie confidente.
Elle me suppliait de me confier à elle. Mais J’avais hésité sans trop savoir pourquoi. Etait-ce parce que j’avais beaucoup de choses à dire ? Ou alors parce que les mots me manquaient pour le dire ? Ou bien tout simplement parce que j’avais peur de me souvenir ?
Ah ! Le souvenir !
Il est si triste et si pénible par moments de se souvenir d’une personne qu’on a aimée mais qui s’en est allée malgré nos pleurs. N’Djakou est parti malgré nos larmes. Moya également, sourde devant nos peines et nos pleurs. Ils sont partis tous les deux au pays du repos éternel. Pourtant, la flamme du temps n’a pas eu raison de leur image qui est restée indemne malgré les atroces coups de dards que lui infligeait le temps.
Et du bout de mon encre, j’ai fait revivre ces souvenirs douloureux pour les immortaliser à jamais. La transe qui a alors secoué mon corps était impressionnante. Et je me suis souvenu : de tous ces événements douloureux qui ont ébranlé ma vie ; de tous ces mélodrames qui ont secoué mon être ; de toutes ces passions fugitives qui ont émaillé ma destinée. Et puis, de la plaie du souvenir, a coulé un torrent de larmes. De la cicatrice encore fragile de la douleur, du sang a jailli, mouillant et tachant ma confidente émue. Mais armé d’un courage hors pair, le stylo a exécuté la fabuleuse danse de l’inspiration. Il a tracé et retracé pour la énième fois, chaque lettre de l’alphabet et donné une émotion à chaque phrase…
Comme c’est pénible de revivre certains événements, même sur une feuille ! La mort fait toujours peur, même sur une feuille ! La trahison déchire le cœur, même sur une feuille ! Les désillusions sont amères, même sur une feuille ! L’injustice révolte, même sur une feuille ! L’amour fascine toujours, même sur une feuille. Mais la prise de conscience elle aussi peut se faire à partir d’une feuille.
C’est le rôle de l’écrivain ; mon rôle !
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