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Tribune de l'écrivain débutant : réflexions critiques sur la société, la culture, le livre et la vie
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LES MANGECRÂTES

LES MANGECRÂTES

Posté le 11.12.2007 par ndahfranc
Il était une fois, un village nommé Sui-djé-oka. C’était un village qui avait connu ses heures de gloire et s’affichait comme une référence dans les villages de la région.
Peuplé jadis par de nombreux peuples venus d’horizons divers, la population de Sui-djé-oka, quoique cosmopolite, vivait dans une symbiose et une entente légendaires. Son hospitalité, devenue elle aussi légendaire, attira de nombreux aventuriers venus chercher fortune dans ce village considéré à juste titre comme l’Eldorado de la région. Ils furent si bien accueillis qu’ils décidèrent de rester pour toujours. Et ils devinrent des Okalais d’adoption. Leur intégration fut si parfaite qu’on pouvait les retrouver, sans discrimination aucune, dans toutes les sphères d’activité.
A la tête de ce village unique en son genre, il y avait un bélier indomptable, aussi sage que rusé. Il avait façonné son peuple en fonction de son sens élevé de la paix dont il avait d’ailleurs fait la principale religion du village. Tous les dimanches donc, on allait dans les lieux sacrés pour adorer le dieu de la paix et lui demander de continuer à veiller sur le village et ses habitants.
Mais voilà qu’un jour, une mystérieuse maladie fait son apparition dans le village, mettant ainsi fin à l’harmonie qui y régnait. Nul n’en était épargné. Hommes, femmes et enfants sont tous atteints. Les hommes de sciences ne tardent pas à découvrir l’origine du mal. C’est un virus appelé « V. D. D. P », c’est à dire, Virus du Détournement des Deniers Publics. Ce virus était la cause de cette pandémie dénommée « mangecratie ».
La « mangecratie » était un mal qui attaquait différemment selon qu’on était de la classe dirigeante ou du bas peuple.
Quand on est de la classe dirigeante, les manifestations de la maladie sont cyniques, machiavéliques et démoniaques. Jugez-en vous-même.
Les « akotos » chargés de la gestion des ressources du village les confisquaient à leur seul profit. Ils se pavanaient ici et là dans les chariots les plus sophistiqués que la science eût pu inventer. Leurs rejetons étaient les seuls habilités à aller par-delà la mer pour apprendre la science des sorciers à la peau blanchâtre. Quand ils revenaient quelques années plus tard, c’était parés de parchemins dévalorisés qui leur valaient des postes de directeur à la tête des plus grosses coopératives du village. Experts en népotisme, gabegie, clientélisme et corruption, ils ployaient tous, père comme fils, sous le poids de l’or et des billets de banque, fruit du travail collectif. Ils s’attribuaient des titres ronflants de Lord ceci, Empereur cela, et bien d’autres singeries dignes des temps anciens. Ils créaient des clubs de « mangecrates » et organisaient des compétitions de « mangecratie » pour désigner qui savait le mieux manger. Ces orgies « mangecratiques » donnaient lieu à de véritables séances de boustifaille où l’on continuait de s’empiffrer même quand on était rassasié. Et tout cela, sous la supervision éclairée et avertie du Guide Suprême.
Et le comble du mal, c’est que l’impunité généralisée qui régnait au sein de cette classe, rendait encore plus gourmands les malades qui arrivaient à ce stade extrême qu’est la mégalomanie. Ainsi, dans les hameaux les plus reculés qui leur servaient de refuge natal, ces mégalomaniaques faisaient pousser comme des champignons des réalisations grandioses et parfaitement inutiles dignes des musées d’outre-tombe. Ah ! quelle terrible maladie !
Quant à l’autre facette de la maladie, elle n’attaquait que le bas peuple. Elle se présentait d’ailleurs comme le contraire de celle de la classe dirigeante. On pourrait même dire qu’elle en était la conséquence systématique. Ses symptômes étaient épouvantables. Les malades souffraient de malnutrition chronique pour n’être nourris que de mensonges politiciens, de promesses hypocrites et d’espoirs sans avenir. Ils étaient également atteints de masochisme. D’où cette attitude incompréhensible qu’ils avaient à vénérer la souffrance, à la rechercher en tout temps et en tous lieux. La dignité n’était plus alors qu’un vain mot et l’honneur refoulé aux calendes grecques. Mais le plus inquiétant dans tout cela, c’était le mutisme éhonté qui s’était accaparé de leur âme et conscience. Un silence coupable. Un silence pourtant bruyant de désespoir et d’incertitudes. Et le comble du mal, c’est qu’ils poussaient la bêtise jusqu’à former des groupes de soutien pour encourager les « mangecrates » à manger davantage. Quelle sottise !
C’est dans cette atmosphère épouvantable faite d’indigestions douloureuses et de diarrhées chroniques qu’on apprit un jour de très grande pluie, la naissance imminente d’un enfant prodige qui viendrait pour soigner le peuple et le guérir de cette pandémie.
Ainsi naquit-il dans le cœur du bas peuple, une joie muette et secrète. Pour la première fois, il voyait poindre à l’horizon une minuscule lueur d’espoir.
Mais c’était sans compter avec le cynisme du Guide Suprême et de ses ministres. Les oracles interrogés apprirent à ces derniers que le messie serait le fils du Diable. Qu’il viendrait pour réparer les injustices du père. Il n’en fallait pas davantage pour réveiller le courroux du Guide Suprême qui décida dès lors de tuer le poussin dans l’œuf pour préserver son pouvoir et les nombreux privilèges qui s’y rattachaient. Aussi prit-il des décisions draconiennes. Il décida d’abord de se castrer pour ne plus être en mesure de procréer et éviter ainsi de donner la vie à cet enfant dont la venue imminente lui coupait le sommeil.
L’opération chirurgicale réalisée par les plus grands experts venus d’Amloki pour la circonstance fut une parfaite réussite. Le Guide Suprême organisa alors une fête grandiose pour célébrer l’heureux événement. On nota la présence à cette cérémonie de tous les Guides Suprêmes abonnés aux partis uniques. Aux discours pompeux pour magnifier la clairvoyance du Guide Suprême, succédèrent des séances d’ingurgitations alcooliques et de boustifailles. Le tout au son de musiques et de chansons farfelues exécutées par des artistes médiocres criant à tue-tête de mièvres et hypocrites louanges.
Après cette fête ridicule qui fit une fois de plus souffrir la caisse de la coopérative villageoise, le Guide Suprême convoqua un conseil extraordinaire des « akotos ». Après avoir retracé dans une longue et fade litanie, les différentes luttes menées par lui et les siens pour la souveraineté du village, il évoqua, avec des mots ridicules et vidés de leurs sens, ce qu’il qualifia de complot contre la sûreté du village. Il condamna avec la dernière énergie l’attitude des dieux qui avaient autorisé la venue de cet enfant. Aussi prit-il l’engagement ferme et solennel devant le conseil des « Akotos » de tout mettre en œuvre pour que cet enfant ne naquît jamais.
L’ordre fut alors donné à l’armée de traquer jusque dans les confins les plus reculés du village, toutes les femmes qui avaient eu le privilège de partager le lit du Guide Suprême ces neuf derniers mois et qui étaient donc susceptibles d’être les génitrices potentielles du messie. La nouvelle épouvanta le village tout entier. Les hommes qui avaient été obligés de céder leurs filles ou leurs femmes au Guide Suprême le temps d’une nuit voulurent les faire sortir clandestinement du village. Mais, trop tard, puisque toutes les frontières avaient été fermées. Le registre qui avait permis de les identifier faisait état de sept cent dix jeunes femmes disséminées sur toute l’étendue du territoire villageois.
Et avec un sadisme déconcertant, un zèle machiavélique, les robots de la mort accomplirent leur sale besogne. Pour éviter que la femme en question passât entre les mailles du filet, Ils violèrent puis éventrèrent toutes les femmes enceintes, y compris mêmes celles qui n’avaient pas eu « la chance » de partager la couchette du Guide Suprême. Toutes succombèrent donc à la barbarie légendaire des hommes en uniformes.
On maquilla le massacre en une impitoyable épidémie et demanda l’aide de la communauté internationale qui répondit d’ailleurs positivement à cette requête. Des miettes furent distribuées aux parents des défuntes pour acheter leur silence. Et le reste du pognon partit là où vous savez. Destiné à ceux que vous connaissez. Pour réaliser ce que vous imaginez.
Et des semaines passèrent. Des mois aussi. On essayait autant que faire se peut d’oublier l’épouvantable tragédie. Dans le silence de la parole, mais dans la douleur du cœur et de l’esprit.
Et puis un jour de très grande pluie, couchée sous un hangar du marché après que les occupantes légitimes s’en furent allées, Edéfouè, la folle, connut, à l’insu de tout le monde, la douleur et la joie de l’enfantement. Et, comme si en cet instant solennel elle fut dotée d’une force et d’une intelligence supérieures, elle ôta le haillon qui lui servait de pagne et y enroula le nouveau-né, après lui avoir sectionné le cordon ombilical avec les dents. Elle dormit à ses côtés jusqu’à ce que le jour commence à envelopper le ciel de son linceul blanc. Elle abandonna alors le nouveau-né sur l’étal et disparut à jamais dans l’inconnu.
Le bébé fut découvert au lever du jour par la très matinale Offitchin, cette quadragénaire qui n’avait jamais eu la chance de connaître la joie de l’enfantement. Elle alla montrer l’inestimable trésor à son époux. Celui-ci alla à son tour informer le patriarche de la famille qui pleura de joie à la vue du bébé.
« Je savais que le destin ne nous trahirait pas, dit-il. Mes chers enfants, les dieux ont fait de vous les géniteurs du messie. Allez, quittez le village, allez le plus loin possible pour que l’espoir placé en cet enfant fleurisse comme les fleurs du flamboyant. La mission est certes difficile mais ô combien importante pour notre peuple. Partez avec l’agneau afin qu’il nous revienne bélier… »
Et trois jours plus tard, les voilà sur le chemin ô combien éprouvant de l’exil.



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