LE PRINTEMPS DE LA LIBERTE, Camara Nangala
Posté le 14.12.2007 par ndahfranc
LU POUR VOUS PAR KPEYA MONHESSEA
L'une des dernières nées des maisons d’éditions ivoiriennes, calao éditions, vient de s’enrichir d’une nouvelle publication. Le printemps de la liberté est le dernier ouvrage publié par cette maison dont les capitaux sont détenus à 100% par des Ivoiriens imprégnés et nourris à la sève de la littérature. Si le titre de l’ouvrage a déjà été rencontré dans les rayons des librairies sous le label d’une maison d’édition bien connue des Ivoiriens, il faut se réjouir pourtant de la volonté et surtout de l’humilité de l’auteur de tenir compte des points de vues et autres critiques de ses nombreux et inconditionnels lecteurs pour revisiter cette histoire captivante et en proposer une version élaguée des scories et autres analepses trop ennuyeuses qui pourraient défaillir l’attention et embrouiller la compréhension de ceux de nos compatriotes de plus en plus avides de CAMARA Nangala.
Peut-on exulter et célébrer avec faste la naissance de calao éditions sans saluer le stoïcisme de tous ces auteurs, anonymes ou connus dont les manuscrits croupissent indéfiniment, sans raison apparente, dans les tiroirs de ces éditeurs qui, bien qu’Ivoiriens sont encore, hélas, aux ordres des puissants magnats de la haute sphère financière métropolitaine ? Yako à vous tous, ferment de l’esprit !
Le printemps de la liberté, la tradition de l’engagement.
Se peut-il que la situation d’extrême putréfaction de la société ivoirienne des années 90 ou années de braises, ait servi de substrat à la trame de ce fabuleux et captivant roman de Nangala? Rien n’est moins sûr !
Et pourtant sous le regard omniscient du narrateur et surtout à travers les pérégrinations de Wonouplet, les diatribes acrimonieuses et incendiées de Pessa, personnage mythique et mystérieux, se déploient avec une exactitude effarante, les reflets polychromes de la société ivoirienne au soir du règne trentenaire du PDCI et de son tout puissant président. Les nombreux complots machiavéliques dont seul ce parti –état de l’époque a le secret, et qui plus est, ont émasculé la Côte d’Ivoire et permis ainsi son long règne, y sont dénoncés au vitriol à travers un langage aussi vif que corrosif. Nangala ne prolonge-t-il pas ainsi au plan littéraire, la lutte d’Alexandre BIYIDI et du célèbre universitaire J.B FOUDA pour lesquels l’art romanesque africain ne saurait être un art de fin mais plutôt un art de moyen. Moyen d’atteindre la pyramide et provoquer son effondrement (pp150-151), véritable torpille, puissante arme miraculeuse contre les démiurges et croquemitaines faiseurs d’hommes et de miracles dont l’Afrique du 20ème siècle n’avait que trop souffert.
De même que WRIGHT (black boy) dédaigne la moindre coquetterie à l’égard du public, évite les lieux communs, les futilités, les naïvetés et pose les problèmes dans toute leur crudité, de même aussi le printemps de la liberté rejette avec fracas les images stéréotypées et les univers idylliques auxquels sont abonnés des piètres chroniqueurs anachroniques adulés par une certaine catégorie de lecteurs. Pour Nangala comme pour WRIGHT, la construction nationale ne saurait s’accommoder de phraséologies creuses et démagogiques dont les pères de la nation abreuvent leurs peuples.
Certes le roman n’est pas une thèse d’histoire comme le clame la critique bourgeoise, mais il n’en demeure pas moins qu’il est le fruit de l’imagination d’un individu dont la maturation du processus cognitif a été possible grâce à l’encadrement de sa communauté d’origine. (VIGOTSKY) Dès lors l’écrivain, le vrai, peut-il se débiner de ses responsabilités historiques et se retrouver dans les salons fort coloriés de l’imaginaire pendant que sa communauté d’origine est en proie à la misère la plus totale ? Le printemps de la liberté invite à ce débat et Nangala tout comme ZOLA (la curée 1871, germinal 1884) prend le parti et le pari de l’Histoire. L’écrivain est la vigie de la société écrit Nangala à la page 149 et précise derechef son rôle: il doit écrire pour poser les jalons de l’Histoire.
Au total, le printemps de la liberté reste la meilleure cuvée dans la pure tradition des romans engagés. Car, d’Alexandre BIYIDI alias Mongo Béty (le pauvre christ de bomba, ville cruelle) à CAMARA Nangala, seule la couleur de l’oiseau a changé. Le noir a remplacé le blanc sur la branche, le combat reste cependant tout entier. Et Nangala s’y engage de tout son content et de tout son être.
Par ailleurs, la jubilation printanière que procure le commerce d’intérêt avec le printemps de la liberté tire sa légitimité moins de la pointe acérée de la plume de l’auteur que de l’esthétique particulière de cette œuvre : le titre, l’espace et le temps, la composition, les personnages,etc.
1.Le titre
Avant le printemps de la liberté, contenu ou texte à découvrir il y a le printemps de la liberté, le titre, un discours antérieur au texte lui -même qui balise, sollicite immédiatement le lecteur, oriente malgré lui son activité de décodage. Outre les raisons évidentes de marketing qui gouvernent son choix, ce titre remplit une fonction poétique (R. Jakobson, 1963), siège naturel des inflexions et soucis esthétiques de l’auteur. Le printemps de la liberté, dans la logique de la dialectique hégélienne, montre et cache à la fois. Il présente, vend un roman dont le contenu reste énigmatique, donc caché, avant d’avoir parcouru les onze (11) chapitres qui le composent. Il fonctionne de manière métonymique d’autant plus qu’il a un rapport fonctionnel et de cristallisation avec le roman qu’il résume. En cela il est un condensé à haute teneur idéologique. Il n’est prononcé d’ailleurs qu’à la fin de la dernière phrase terminant le texte. Son décodage ouvre dès lors à un code herméneutique et invite le lecteur dont la culture est ainsi convoquée à une lecture attentive et soutenue.
Le printemps est l’une des quatre saisons de l’année. Il correspond au renouveau de la nature après le rude froid de l’hiver. C’est une période de plein épanouissement, de jubilation légitime et de félicité. Quant à la liberté contenue dans le complément déterminatif qui l’accompagne (de la liberté), ce mot est forgé à partir de libre qui signifie autonome, affranchi, délié, émancipé, indépendant, souverain, etc. Liberté selon Littré (T4, p.3514) et par opposition à captivité et à la dépendance est la condition de l’homme qui n’appartient à aucun maître. Sous cet éclairage le printemps de la liberté serait donc le temps ou l’espace de l’émancipation, de l’indépendance.
En dernière analyse, loin d’être une foire libertaire, le roman de NANGALA, est un chant de libération et d’épanouissement de toutes les libertés confisquées (B. DOZA)par un système politique et social d’une cupidité vorace et englué dans la luxure et la concupiscence les plus abjectes. Mieux, le printemps de la liberté est un champ au portillon duquel, les libertés longtemps déniées au peuple de ce pays imaginaire, se bousculent, se dressent inattendument à la recherche d’un héraut ou héros qu’elles reconnaissent en Pessa-Wonouplet, ce couple qui se superpose volontiers avec Kandia-Râhi, héros de la révolution naissante dans les crapauds-brousse (P.A 1979) de TIERNO MONENEMBO.
2.L’espace et le temps
De toutes les catégories narratives, l’espace et le temps sont, après les personnages, deux éléments essentiels du dévoilement de la sémantique de la fiction. Car, la narration et la description qui constituent le socle de l’art romanesque servent respectivement à rendre compte des successions de la temporalité et de l’organisation de la spatialité. Pour mieux saisir la dynamique des actions que déploient les personnages dans leur évolution, il est plus que nécessaire d’être attentif à cette double opposition spatiale et temporelle.
Le temps
Le roman selon Bourneuf et par opposition aux arts spatiaux (la peinture et la sculpture) est un art temporel au même titre que la musique (l’univers du roman, 1972). Il est d’abord une œuvre de langage qui présente une suite d’événements enchaînés depuis un début jusqu’à une fin. Le temps apparaît dès lors comme un élément qui permet d’ordonner les perspectives en une représentation du monde. Le printemps de la liberté offre au lecteur un large éventail de procédés par lesquels la temporalité se révèle. Ils peuvent être organisés en deux axes majeurs : le temps interne et le temps externe.
a.le temps interne.
Il est généralement le temps de la fiction ou le temps raconté, c'est-à-dire le temps de la narration. Il représente la durée du déroulement de l’action dans la fiction. Il ne peut être saisi qu’à travers l’étude de ces anachronies narratives ou formes de discordances entre l’ordre de l’histoire et celui du récit (Bourneuf, 1972). Il s’agit de toutes ces formes de récits enchâssés dans le récit initial et par lesquels le narrateur booste ou ralentit son récit. Ce sont des rétrospections (analepses) ou des anticipations (prolepses). Tout le chapitre II de le printemps de la liberté est une forme analeptique très illustrative. Par cette rétrospection le narrateur a levé un coin de voile sur le douloureux passé de fillette violée de Wonouplet. Le roman en comporte plusieurs autres formes, soit aux pages 59-63, 157, 254-255 etc.
Par ailleurs, le texte de NANGALA étant relativement sobre en références temporelles précises, la durée de la fiction ne peut être clairement saisie qu’au terme d’un travail minutieux et attentif dont les présentes lignes n’en constituent qu’une friche. Aussi, les vagues indications temporelles du genre, le lendemain (81), le jour du rendez-vous (95), les deux amis se sont séparés hier (119), quelques jours plus tard (158), ce matin-là (263), Il arrive à Tamba au soleil couchant (291) etc. analysées en rapport étroit avec la valeur gnostique des temps verbaux utilisés prodigieusement dans ce texte offriraient matière à réflexion à tous ceux pour qui les romanciers africains traînent dans leurs oeuvres une carence atavique de la notion de temps. Néanmoins, les onze (11) chapitres du roman de NANGALA peuvent s’organiser essentiellement en trois unités temporelles disproportionnées, toutes en rapport avec le statut d’étudiante de Wonouplet.
1. Du chapitre I au chapitre VIII, cette unité correspond aux grandes vacances universitaires qui ont généralement lieu après les résultats des examens de juin. Cette unité a sensiblement duré deux mois et demi. Probablement à partir de la seconde moitié de juillet au 30 septembre, après les résultats de la session de septembre.
2. Du chapitre IX au chapitre X, fin des vacances, retour en cité universitaire dans la capitale, congés de noël, retour à Hambol, voyage à Papara, rentrée de noël.
Cette séquence temporelle a une durée très brève quoique riche en actions, soit un total approximatif de 100 jours.
3. le chapitre XI correspond à la dernière unité, 12 mois la séparent du retour de wonouplet de Papara. De la descente musclée des commandos dans les résidences universitaire à la réouverture des écoles, deux mois se sont écoulés qui comprennent toutes les autres péripéties: assassinat du commando rouquin, retour à Hambol, séjour au domicile du vieux Nanourou. De la réouverture des écoles à l’activisme politique, 12 autres mois se sont écoulés, de l’assassinat de Boniface à l’adresse du demi dieu suprême à la nation, 10 jours.
b. le temps externe
L’analyse du temps externe du roman de Nangala, le printemps de la liberté est inséparable de l’idéologie (en tant que dimension de la socialité née de la division du travail, liée aux structures de pouvoir et condition mais aussi produit de tout discours) et du projet de société de l’auteur dont ce texte est porteur. Diverses méthodes d’analyses des textes littéraires peuvent être mises à contribution à cet effet. Ainsi par exemple, sous l’éclairage de la sociocritique, poétique de la socialité, l’on découvrira en dernière analyse que le temps de l’influence de ce texte est la période des années de braises (90, 91, 92) avec un flash-back à peine voilé sur le grand complot du chat noir de1964.
Au total, ces quelques esquisses combinées avec un relevé exhaustif des indices culturels présents dans le texte dévoileront le point d’encrage du roman de Nangala.
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