L'AMOUR EN HERITAGE (Roman inédit) Chapitre 7
Posté le 19.12.2007 par ndahfranc
- M. Pokou, vous avez de la visite, l’informa le concierge. Elle attend depuis une heure.
Croyant qu’il s’agissait de Charlotte, Will monta précipitamment les escaliers. Mais, il fut surpris de rencontrer un autre visage devant sa porte.
- Lisa ? s’étonna-t-il.
- Désolée de te décevoir.
- Non, non, c’est que… tu me surprends, c’est tout.
- Est-ce que tu as reçu mes lettres ?
- Euh ! oui, balbutia-t-il.
- Qu’en as-tu fait ? Tu les as brûlées, je présume ?
Il approuva de la tête, l’air penaud.
- Ecoute, je n’avais pas prévu de venir ; je ne voulais pas venir… Victor, mon mari, pensait que ce serait une bêtise. Mais, je suis enceinte et je viens te le dire… De quelques mois.
- Lisa ! Mes félicitations ; c’est formidable !
- Merci. Toujours est-il que ça m’a donné envie de venir te voir. Je me suis mise à faire du sentimentalisme sur la parenté.
- Tu me considères comme un parent ?
- D’une façon absente et regrettable, oui.
- Et comment va Mili, ta mère ?
- Ah ! elle va bien. En pleine forme. Bon, elle est dingue ; elle est partie à Malabo avec un mec, l’an dernier. Il a une compagnie Charter et porte des lunettes noires à l’intérieur. Je crois qu’il fait du trafic d’armes… Ça t’intéresse vraiment ?
- Non, enfin, je veux dire oui.
- Hum !
- Parle-moi de toi. Depuis quand habites-tu Yamoussoukro ?
- Juste quelques mois. Avant, nous vivions à Bingerville. Tu sais, si je ne t’avais pas vu dans ce magazine, je pense que je ne t’aurais pas reconnu. Je n’avais qu’une photographie de toi, et elle est si ancienne !
- Eh, bien ! moi aussi. Tu vois, j’ai… j’ai une photographie de toi, tu sais, juste une ; ta mère me l’a envoyée, il y a très longtemps maintenant. Tu devais avoir environ douze ans. Tu étais à cheval.
- Oh, mon Dieu ! C’était au Club. J’avais horreur de cette photo ! Horreur !
- Pas moi. Tu étais très belle là-dessus. Et tu n’as pas changé.
Elle étouffa difficilement un sanglot avant de lâcher :
- Je vais te laisser.
- Pourquoi ?
- J’avais vraiment très envie de te voir. Je pensais peut-être… je ne sais pas…
- Mais quoi ? Dis-moi !
- C’est pas très important. Juste que j’avais toujours fait le rêve que toi aussi tu avais peut-être envie de me voir… Et puis, tout ce que tu voulais me dire, c’était que tu étais désolé.
- Lisa, je le suis.
- C’est bien.
Puis, elle tourna les talons et s’éloigna.
- Dis, est-ce que je peux t’appeler ?
Elle fit un signe que oui avant de disparaître dans les escaliers.
* *
*
Will se promenait seul dans un jardin. Soudain, il prit la résolution d’aller voir Charlotte. Son absence lui pesait énormément. Non, il ne savait pas comment il en était arrivé à ce point, mais il était tout désorienté. Le virus de l’amour l’avait contaminé d’une façon incurable.
A peine Charlotte ouvrit-elle la porte pour le laisser entrer qu’il murmura, comme une leçon mal apprise :
- Ce que j’ai fait est très mal.
- Ouais.
- Stupide… Je n’ai pas d’excuse. Si je l’ai fait, c’est parce que j’ai peur de la solitude.
- Tu es un lâche !
Il fit un pas vers elle.
- Veux-tu me pardonner ?
- Tu m’as trompée ! Et pourquoi ? Parce que tu avais la trouille !
- J’étais pris de panique à l’idée que notre liaison n’est qu’une illusion.
- Et moi, n’ai-je pas de quoi paniquer ? Je vais te dire que tu n’as aucune idée du poids de ma solitude. Tu es incapable de vivre le millième de mon calvaire. Et pourtant, je cherche à m’accrocher à mon courage… par le bout de mes doigts, sur un bout de vie usée par le cancer du destin ! Et au lieu de m’aider, tu me poignardes encore davantage, remuant même le couteau dans ma plaie ! Tu ne peux pas savoir combien de fois je te déteste ! Tu n’es qu’un beau salaud !
Il s’approcha encore davantage et voulut la prendre dans ses bras, mais elle lui hurla :
- Ne me touche pas ! Eloigne-toi de moi ! Fous le camp d’ici ! Dehors ! Tu n’es pas le bienvenu ici !
- Je sais ; je sais que je ne le suis pas. Mais laisse-moi seulement t’aimer… Je t’en prie… Je t’en prie, je t’en prie… Laisse-moi essayer encore !
- Je suis si fatiguée, murmura-t-elle soudain, impuissante à résister à son aura.
Et elle lui tomba dans les bras. Ils s’étreignirent à en perdre leurs forces.
Etendu à côté d’elle sur la moquette, il la couvrit de câlins tandis qu’elle pleurait comme une fontaine. Ils finirent par se dévorer de baisers enflammés.
- Les étoiles sont aussi douces et belles que les fleurs. Les passions sont des filets d’ombres lentement tissés par des anges. L’amour est comme le soleil de minuit, il éclaire les endroits les plus obscures de notre être intérieur et guérit nos faiblesses mêmes les plus indomptables, lui murmura-t-elle à l’oreille, après qu’ils se furent aimés, là, dans le salon.
Will, heureux de l’avoir reconquise, lui murmura à son tour :
- Je t’aime ! Que puis-je te dire d’autre sans trahir les émotions profondes qui couvent au fond de mon cœur ?
Et les jours qui suivirent leur réconciliation, ils vécurent des moments intenses de plaisir et de bonheur : ils jouaient aux cartes jusqu’à des heures tardives, faisaient ensemble les boutiques ou allaient regarder un film en amoureux. Ils dînaient aux chandelles dans les plus grands restaurants de la capitale : à l’Oriental, pour ses délicieux fruits de mer ; à la Tour Eiffel, pour ses réputées spécialités françaises ; chez T.G., où le kédjénou et le poisson braisé se dégustent à l’envie…
Il y avait certes de la couleur mais aussi et surtout de l’émotion dans leur vie. Parfois, ils se regardaient des heures et des heures sans rien se dire. Chacun voulait ainsi apprivoiser l’autre dans l’intimité du silence. Car ils savaient que le silence était le point de rencontre de toutes les émotions fortes. Et ils se découvraient dans toute la splendeur de leur charme. Enfin, ils faisaient l’amour, nichés dans un cocon couleur arc-en-ciel, bercés par une musique langoureuse venue du ciel.
Dans cette joie de vivre retrouvée, Will accompagna un jour Charlotte à la patinoire de l’hôtel Président. Mais là, un accident se produisit, brisant ainsi le charme de leur histoire d’amour. En effet, Charlotte fit une mauvaise chute et perdit connaissance. Will se précipita sur elle pour la secourir…
Elle fut conduite d’urgence à l’hôpital.
Will, à la vue du docteur sortant de la salle de réanimation, se précipita vers lui.
- Docteur ?
- M. Pokou…
- Dites-moi…
- Le scanner montre une progression de la tumeur.
- Assez forte ?
- Ouais, considérablement. Elle commence à obstruer la circulation depuis le cœur. Je suis désolé. J’espérais qu’il y aurait… Nous ne pouvons pas faire grand-chose. Nous parlons peut-être en terme de semaines.
- De semaines ?
- Je suis navré.
- Vous avez dit un an !
- Non, non, j’ai dit un an au mieux.
- Ça ne suffit pas ; vous avez dit un an ! hurla-t-il.
- Ceci est déplacé.
- Bon ! excusez-moi, excusez-moi. Vous m’avez dit l’autre jour que la chirurgie pouvait être envisagée.
- Oui, si Charlotte est d’accord.
- Bon, on suppose qu’elle l’est ; quand cette opération peut-elle avoir lieu ?
- Quand il sera clair que nous la perdons.
Will soupira.
- C’est vous qui opérez ?
- M. Pokou, je ne suis pas chirurgien ; j’ai peur que vous ne compreniez pas. Le problème, ce n’est pas de trouver un praticien compétent, mais de trouver un praticien compétent qui veuille bien faire cette opération.
Will comprit toute la complexité de la situation. La sachant condamnée, aucun médecin ne voulait prendre le risque d’opérer Charlotte…
A présent, Will était à son chevet et lui caressait les bras, la tristesse dans l’âme. Elle ouvrit alors les yeux et lui sourit.
- Eh ! fit-elle, heureuse.
- Eh ! comment tu vas ? Tu vas bien ?
- Oui…
- Comment tu te sens ?
- Tu m’écrases la main, Will.
- Pardon, excuse-moi… Charlotte, il y a quelque chose dont je voudrais te parler.
- Oh ! pas grave, pas grave, hein ?
- Ton médecin m’a parlé d’une opération chirurgicale et du papier que tu as signé…
- Non, pas ça, s’il te plaît, je vais bien…
- S’il te plaît, laisse-moi essayer de t’aider, veux-tu ?
Le silence de Charlotte ne souffrait d’aucune ambiguïté. Sa décision était prise depuis déjà bien longtemps et il n’y avait aucune raison qu’elle revienne là-dessus. Elle ne se sentait pas le courage de défier ni la mort ni le destin. L’un et l’autre étaient le domaine exclusivement réservé au Bon Dieu. Il avait décidé ; pourquoi se battre contre une décision contre laquelle on ne pouvait absolument rien ?
Sa peine était d’autant plus grande que l’amour était venu bouleverser tous ses plans. Elle qui ne rêvait que d’une aventure sans lendemain, de celle qu’on oublie juste après l’avoir vécue, s’était laissée posséder puis dompter par l’amour. Oui, elle aimait follement Will et penser qu’elle le quitterait bientôt avait contribué à dégrader son état de santé. Sa douleur se trouvait dans son silence, seul refuge derrière lequel elle pouvait se cacher pour mourir « tranquillement ». Will la tira de ses pensées.
- A quoi penses-tu ?
- Je pense à ce combat épique qui se déroule dans mon cœur. L’amour et la mort, dans un duel à mort, soupira-t-elle.
Will lui prit la main et la pressa tendrement.
- L’amour sortira vainqueur de ce combat, crois-moi, lâcha-t-il avec foi. L’amour a toujours vaincu la mort et il en sera ainsi pour nous aussi.
Charlotte ne savait pas d’où Will tirait cette certitude. Mais une chose était sûre, elle n’avait pas cette foi capable de soulever des montagnes. Résignée, elle attendait que la mort vienne abréger ses supplices et mettre ainsi fin à ses illusions. Dieu avait décidé qu’elle mourrait dans la fleur de l’âge, elle s’en remettait donc à sa décision, aussi cruelle fût-elle. (A suivre)
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