LES MYSTERES DU LIVRE ROUGE
Posté le 30.12.2007 par ndahfranc
Mon hospitalisation dura trois jours pendant lesquels je n’arrivais pas à me départir de cette culpabilité morbide qui me rongeait.
Néanmoins, je fus autorisé à quitter l’hôpital mais avec obligation de consulter un spécialiste en psychiatrie dans les meilleurs délais.
Trois jours après ma sortie, je me présentai donc au service du docteur Lepetit. « Il fait des miracles, celui-là », m’avait-on rassuré.
Il me reçut avec une telle simplicité que je placai aussitôt toute ma confiance en lui.
- Le Bon Combat est mené parce que sans lui, notre vie n’a pas de sens. Et c’est d’abord un combat intérieur avant d’être physique, matériel. Ce combat est important en ce sens qu’il nous permet de réaliser nos rêves. Car, qu’est-ce qu’une vie sans rêves ? Sans cette ambition légitime d’aspirer au succès, au bonheur ? Mais, que serait ce bonheur, ce succès si nous ne luttons pas pour les obtenir ? Rien de plus que des passions éphémères qui nous montreront rapidement nos propres limites à les conserver. Voilà pourquoi il importe de forger d’abord dans sa tête, l’esprit de persévérance, d’abnégation et de courage. Mais attention, être persévérant, dévoué et courageux ne conduit pas forcément au succès ni au bonheur. Il faut se connaître d’abord soi-même, c’est-à-dire, avoir une idée claire et précise de ses propres capacités aussi bien intellectuelles, morales que physiques. Sinon, on trouvera que nos rêves sont infantiles, difficiles à réaliser, ou tout simplement, le fruit de notre méconnaissance des réalités de la vie. Ainsi, par notre méconnaissance de nous-mêmes, nous tuons nos rêves (pourtant notre seule raison de vivre) qui finissent par pourrir et infestent toute notre atmosphère. Nous cherchons alors des boucs-émissaires autour de nous. Nous accusons tel ou tel parent d’avoir refusé de nous aider, ou tel professeur d’être trop sévère envers nous, ou tout simplement le système d’avoir programmé et planifié notre échec. Mais, au fil du temps, nous prenons conscience de notre part de responsabilité dans notre échec. Nous devenons alors intransigeants et cruels envers nous-mêmes. Nous nous imposons dès lors des punitions parfois arbitraires qui nous conduisent inévitablement vers la souffrance et les psychoses. Si rien n’est fait, alors, on court tout droit vers la catastrophe. Et un beau jour, sans raison apparente, la mort nous apparaît comme la seule voie pour échapper au doute…
Après cette première prise de contact avec le docteur Lepetit, je fus conforté dans ma conviction que je devais tourner cette triste page de ma vie afin de repartir sur de nouvelles bases ; avec une âme et une conscience nouvelles, lavées de toutes les impuretés et affections mentales. J’espérais de tout mon cœur et de toute mon âme que cet accident marquerait le début d’une espérance nouvelle. Voilà pourquoi je m’efforçais chaque jour d’enterrer dans la conscience de l’oubli ce passé sordide et rancunier dont la voix, comme le coup de cymbale qui sonne le début de l’exécution capitale, faisait souvent tressaillir mon âme d’horreur.
Dans le centre du docteur Lepetit, j’avais croisé d’autres damnés de mon acabit, souvent dans un état pire que le mien. Ils portaient sur leurs dos courbés par la misère, des haillons d’espérance. Les rêves qu’ils portaient en bandoulière comme de vieux sacs rapiécés avaient pris la couleur macabre de l’incertitude. Mais ce qui m’étonnait chez la plupart d’entre eux et me fascinait tout à la fois, c’était le désir farouche qu’ils manifestaient d’échapper à leurs tragiques destins. Comme si cela eut pu encore être possible.
J’avais appris au fil des jours à les connaître ; à écouter leurs histoires pitoyables ; à partager leurs frustrations et impuissances ; à caresser leurs rêves ridicules et inaccessibles.
Un de ces damnés de la terre attira cependant mon attention à cause de son attitude tout à fait singulière. C’était un monsieur de petite taille, aux mouvements saccadés et brusques. Il se tenait toujours à l’écart des autres pensionnaires et ne parlait pratiquement jamais avec personne. Il n’était pas vieux mais portait élégamment des cheveux blancs qui avaient visiblement blanchi avant l’âge. Il avait de petits yeux brillants qui une fois posés sur vous, avaient l’extraordinaire pouvoir de scanner votre âme. Et le sourire qu’il affichait après une telle analyse en disait long sur le diagnostic qu’il avait posé. Il remuait alors la tête comme pour marquer sa déception et s’en allait s’asseoir sur un de ces bancs en béton, de l’autre côté du jardin. Puis, il sortait de la poche de son veston en cuir noir, un petit livre à la couverture rouge dans lequel il plongeait aussitôt son regard avide, mu par une irrésistible envie. Il déchiffrait alors avec une attention joyeuse et presque maladive, le message qui s’y cachait.
J’étais fasciné par le pouvoir que ce livre exerçait sur lui. Il le plongeait dans une extase sublime. On eut dit qu’il le transportait dans un univers de profonde gaieté et de tranquillité.
Au fil des jours, je me laissai persuader que ce livre contenait la solution à mon problème. Il me fallait donc le lire moi aussi.
Cette obsession presque maladive conditionna mon séjour dans le centre du docteur Lepetit. M’approprier cette œuvre, telle était désormais mon ambition.
Je cherchai d’abord à en découvrir le titre ainsi que le nom de son auteur. Après quelques jours d’espionnage, ma curiosité fut enfin satisfaite. L’œuvre en question s’intitulait : QUI ÊTES-VOUS ? et avait pour auteur le docteur Lepetit en personne.
Cette découverte me rassura, car j’étais à présent sûr de pouvoir rentrer en possession de ce livre dont j’avais le sentiment à présent que ma vie dépendait.
Mais, les mêmes interrogations continuaient toujours de me harceler. Que pouvait-il contenir de si intéressant pour que ce type lui accordât une telle attention ? A vrai dire, c’était cette énigme qui me fascinait le plus. La percer, apparaissait dorénavant comme une ambition légitime que je devais réaliser. Peut-être alors me disais-je, découvrirais-je enfin le nouveau sens de ma vie, celui qui mettrait fin à toutes mes angoisses…
Quelques jours après ma fascinante découverte, il se passa pourtant quelque chose d’étrange au centre psychiatrique et qui faillit bouleverser toutes mes certitudes. En effet, l’homme qui était devenu depuis peu la cible privilégiée de ma curiosité avait disparu. Et cela ne semblait inquiéter personne, sauf moi, bien entendu. Troublé, je me précipitai dans le bureau du docteur Lepetit afin de l’informer de la situation.
- Docteur, le vieil homme n’est plus là.
- De qui parlez-vous ?
- L’homme qui se tenait toujours à l’écart pour lire le livre à la couverture rouge.
- Ah ! vous voulez parler de monsieur Nanguess ? Ne vous inquiétez pas pour lui. Peut-être son tour est-il enfin arrivé. Enfin, je l’espère.
- Son tour de faire quoi, docteur ?
- Ne vous inquiétez surtout pas, monsieur Nanguess sait ce qu’il fait.
Je trouvai la réponse du docteur Lepetit aussi énigmatique que suspecte. Que cherchait-on à cacher ? Non, je ne pouvais pas me contenter d’une telle réponse. Et si le livre rouge y était pour quelque chose ?
Toutes ces questions se bousculaient dans ma tête, rendant le mystère autour du vieil homme et de son livre encore plus impénétrable.
Cependant, je renouai quelques jours plus tard avec l’espoir de dénouer cette énigme, puisque je retrouvai le livre rouge dans la petite bibliothèque du bureau du docteur Lepetit.
- Docteur, puis-je vous emprunter le livre à la couverture rouge ?
- Celui qu’aimait tant lire monsieur Nanguess ? Il le trouvait tellement fascinant.
- Oui, docteur. Dites docteur, vous n’avez pas encore eu de ses nouvelles ?
Il ébaucha un sourire confiant mais qui était loin de me rassurer.
- Il va très bien, vous pouvez me croire. M. Nanguess a subi un traumatisme important après son suicide manqué. Et ce livre que je lui ai prêté volontiers lui a permis de retrouver le bon pied pour repartir sur de nouvelles bases.
- Il a essayé lui aussi de se suicider ?
- Mais grâce à ce livre, il a pu s’en sortir. Je crois que vous devriez vous aussi le lire. Je suis sûr qu’il vous ferait énormément de bien.
Je pris donc congé du docteur Lepetit avec entre mes mains, le livre rouge. Sa présence accrut davantage mes appréhensions au lieu de les apaiser. Car, ignorant ce qui était arrivé à monsieur Nanguess, j’avais peur de me laisser embarquer dans une aventure dont j’ignorais toutes les conséquences.
Dès que je rentrai chez moi, je pris un bain réparateur, dînai sans appétit avant de m’enfermer dans ma chambre.
Couché dans mon lit, je laissai évader mes pensées afin de faire le vide dans ma tête. C’était un exercice important qui me permettait de me relaxer avant de faire le point de ma journée. Quand j’eus fini, avec une émotion bizarre, je m’emparai du livre rouge et l’ouvris à la première page. Mais mystère !
Aucun mot n’y figurait. Pas plus que sur la page suivante ni sur toutes les autres d’ailleurs.
Le livre rouge ne comportait aucun mot, aucune phrase, aucun paragraphe… Il était vierge comme la conscience d’un nouveau-né ; sans émotion ni souvenir.
Le trouble qui s’empara alors de moi était immense. J’avais du mal à comprendre ce qui se passait. Etait-ce moi qui devenais fou ou le livre était-il vraiment vierge ? S’il était vierge, comment comprendre que le docteur Lepetit pût le prêter et en dire tellement de bien ? Il y avait bien quelque chose qui clochait…
Cette nuit-là fut la plus épouvantable depuis mon accident. Incapable de trouver le sommeil, j’avais la sensation d’entendre des voix confuses essayer de me donner des explications par rapport à tout ce qui m’arrivait. Ce n’est que très tard dans la nuit qu’un sommeil assez léger vint mettre fin à mon supplice.
Tôt le matin, je me précipitai au centre psychiatrique pour rencontrer le docteur Lepetit afin d’avoir des explications sur ma mésaventure.
Quand je lui eus tout expliqué dans les détails, il prit subitement un air inquiet avant de me demander :
- Qu’est-ce que vous dites ? Donnez-moi ce livre.
Après l’avoir ouvert, il poursuivit :
- Ou vous avez des problèmes de vision ou vous ne savez pas lire.
Je lui arrachai littéralement le livre des mains pour voir si réellement il contenait quelque chose comme le laissait supposer sa réponse. Mais je ne découvris rien. Ni mots, ni phrases. Rien du tout.
- Mais, docteur, il n’y a rien dans ce livre !
- Dites plutôt que vous ne voyez rien dans ce livre.
- Et quelle est la différence ?
- La différence, c’est qu’il y est bien écrit quelque chose, sauf que vous, vous ne le voyez pas. Et c’est bien dommage.
Le trouble qui s’empara de moi était indescriptible. A présent, j’étais sûr d’être vraiment devenu fou. J’eus une subite envie de pleurer.
- Docteur, dites-moi comment m’y prendre, s’il vous plaît.
Il sourit.
- Ce livre ne se lit pas avec les yeux. Lisez-le plutôt avec votre esprit et vous verrez.
En prenant congé du docteur Lepetit, j’étais décidé à percer le mystère de cette œuvre. Toute ma vie à présent semblait en dépendre.
Pourtant, au bout de quatre jours, je n’y étais pas encore arrivé. Néanmoins, je ne voulais pas me laisser gagner par le doute ni le découragement.
Le docteur Lepetit me conseilla des exercices spirituels afin de mettre mon esprit dans des conditions optimales de réceptivité.
Un soir, je me livrai à un exercice de concentration que j’appris au Centre-même.
Juste après, je m’emparai à nouveau du livre et l’ouvris à la première page. Mais, elle était toute blanche. Cependant, j’étais persuadé qu’elle contenait bien des mots et des phrases si bien que je refusai d’en retirer mon regard.
Après quelques minutes de cet exercice, une voix confuse commença à retentir dans mon esprit. L’instant d’après, elle était devenue nette et audible. Et j’avais l’intime conviction que les phrases qu’elle prononçait étaient bien celles que contenait la première page du livre. Je tournai cette page, puis la deuxième…
Je lisais les pages du livre rouge non avec les yeux mais bien avec mon esprit. Et au fur et à mesure que je les tournais, je sentais une joie intense et sublime irradier tout mon corps et mon âme. C’était tout simplement fabuleux !
Je venais ainsi de percer le mystère du livre rouge…
Des jours durant, je m’adonnai à la lecture de cette œuvre magnifique, sous toutes ses nuances. Ainsi, j’en appris énormément sur les différents aspects de la vie.
Puis, un jour, quand je me sentis prêt, je partis, avec entre les mains, cet immense trésor…
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