RIEN QUE POUR UN TELEPHONE PORTABLE…
Posté le 11.01.2008 par ndahfranc
Adamo n’oubliera pas de si tôt ce qu’il lui est arrivé en cet après-midi de samedi…
Il venait de descendre du gbaka qu’il avait emprunté à Yopougon pour Adjamé lorsqu’il fut bousculé par un individu…
La scène avait eu lieu devant la grande Mosquée d’Adjamé.
Comme à l’accoutumée, les environs de l’édifice religieux grouillait de monde. Dans un tohu-bohu indescriptible, voyageurs, « coxers », marchands ambulants et autres véhicules de transport en commun, interprétaient, chacun dans un langage qui lui était propre, des mélodies incompréhensibles et assourdissantes.
En pareille circonstance, se frayer un chemin dans une masse humaine aussi touffue que la forêt amazonienne relevait de l’exploit pour une personne normale, à fortiori, quelqu’un qui avait le physique d’Adamo.
En effet, Adamo n’avait pas du tout été gâté par la nature. Il avait une tête monumentale comme un rocher sur un corps aussi minuscule que celui d’un bébé. Ses doigts étaient si courts qu’il avait de la peine à tenir même une cuillère à café… Pour dire les choses telles qu’elles sont sans utiliser de rhétorique, Adamo n’était rien d’autre qu’un nain. A peine plus haut que trois pommes.
Après qu’il eut été bousculé, il se rendit aussitôt compte que son téléphone portable avait disparu. Ce téléphone, il l’avait acheté lors de la dernière promotion d’appareils, organisée par l’opérateur de téléphonie mobile Orange. Aussitôt, il se retourna et reconnut par la chemise qu’il portait, l’homme qui l’avait bousculé et qui était selon lui son voleur.
- Au voleur ! Au voleur ! hurla-t-il comme un forcené.
En une fraction de seconde, l’homme qu’il tenait pour son agresseur fut maîtrisé par la foule en colère. Aux yeux des badauds, il était doublement coupable : s’être rendu auteur de vol, qui plus est sur un handicapé. Pour ce double forfait, l’homme reçut de violents coups avant de subir un interrogatoire tout aussi musclé. Mais surprise ! Le voleur en question était sourd et muet et répondait aux questions de la foule en émettant un son incompréhensible pour le commun des mortels.
Après qu’on se fut rendu compte qu’il ne jouait pas la comédie, une partie de la foule prit aussitôt parti pour lui.
- Qu’est-ce qu’un sourd-muet va-t-il faire d’un cellulaire ? s’interrogeaient-ils.
Les gens ne tardèrent donc pas à se rendre compte du caractère saugrenu de l’accusation d’Adamo, le nain, et hurlaient à qui voulaient les entendre :
- Comment quelqu’un qui n’entend ni ne sait parler peut-il voler un cellulaire ? Que va-t-il en faire ?
Les partisans du sourd-muet qui avaient grossi en nombre demandèrent alors au nain s’il avait un témoin.
- Oui, clama-t-il tout haut. J’en ai un !
- Voilà qui va leur clouer le bec ! Il dit qu’il a un témoin. D’ailleurs, pourquoi mentirait-il ? s’égosillaient ses partisans.
- Oui, nous sommes d’accord ! Qu’il nous montre son témoin !
- Ce monsieur là-bas a tout vu ; il peut témoigner ! dit Adamo en montrant du doigt un mendiant aveugle.
- Mais, ce pygmée n’est qu’un farceur ! Comment peut-il désigner comme témoin, un aveugle ! menacèrent les partisans du sourd-muet.
- Mais, vous n’avez qu’à l’interroger et on verra bien ! se défendirent ceux d’en face.
- D’accord ! Qu’à cela ne tienne ! Demandons-le lui !
- Monsieur, confirmez-vous les allégations de ce monsieur ?
- Oui, j’ai vu ce monsieur dérober le portable du nain !
Ce fut un véritable tohu-bohu à la suite des propos de l’aveugle qui ne tarda pas à se muer en véritable émeute.
Bientôt, la sirène de la police fit se disperser une partie de la foule. On embarqua immédiatement les protagonistes sans aucune autre forme de procès.
Après les différents interrogatoires et confrontations, le commissaire principal décida de déférer dans les prochains jours, le sourd-muet que toutes les preuves accablaient selon lui.
Les jours qui suivirent, tous les journaux de la ville firent de cet événement, leurs choux gras. A leurs différentes unes, le même titre : Un sourd-muet déféré devant le parquet pour vol de cellulaire !
Les jours suivants, un groupe de soutien au fameux prisonnier fut créé. Certains de ses membres, pour exiger la libération sans condition du détenu, entreprirent une grève illimitée de la faim sur le parvis de la cathédrale Saint-Paul d’Abidjan.
- Nous voulons que le Président de la République intervienne en personne pour gracier notre camarade. Nous voulons aussi que chaque ivoirien ait un cellulaire pour pouvoir communiquer en toute liberté, pour que plus personne ne soit plus condamnée pour vol avéré ou non de cellulaire.
Quinze jours après, on enregistra le premier mort parmi les grévistes de la faim. La presse nationale et internationale proche de l’opposition commenta abondamment cet événement en accusant le Président de la République de passivité devant la situation.
De plus en plus, une rumeur persistante d’insurrection populaire était annoncée. Pour ne pas prêter le flanc à ses adversaires politiques, aussi bien internes qu’externes, le Président décida de s’adresser au peuple ivoirien :
"Mes chers compatriotes, la Côte d’Ivoire, notre beau pays, traverse actuellement une des crises les plus importantes de son histoire. Nos ennemis cherchent à entraver notre marche héroïque vers le progrès et le développement. Mais je vous invite à résister à cette autre attaque. Faites de la communication votre credo. Car, la communication permet d’éviter les préjugés et de consolider l’unité nationale. Un peuple qui ne communique pas est donc appelé à mourir. Or, nous avons besoin de vivre, nous avons le devoir de vivre. C’est pourquoi, j’ai pris les mesures suivantes :
- A cet instant-même, le sourd-muet Koffi vient de bénéficier d’une grâce présidentielle.
- La date de sa libération sera décrétée Journée nationale de la communication.
- Tous les appareils cellulaires seront désormais exonérés de taxe afin de permettre au plus grand nombre d’en acquérir.
- Tous les partisans recensés de Koffi le sourd-muet auront chacun droit à un téléphone cellulaire et une carte prépayée d’une valeur de 25 000 F CFA.
Mes chers compatriotes, l’avenir appartient à ceux qui sauront communiquer.
Vive la Côte d’Ivoire !"
Le discours du Président fut salué par tous les ivoiriens. Koffi, le sourd-muet fut fêté en héros national. Il fut décoré par la grande chancellerie au cours d’une cérémonie mémorable…
--
:: Poster un commentaire
:: Les commentaires des internautes
bonjour
Posté par
nadia le 12.01.2008
super blog trés enrichissant
Lien vers mon blogTRES BELLE HISTOIRE
Posté par
Michel-Ange KONAN le 14.01.2008
Salut l'artiste, très belle histoire, drôle mais d'une grande portée sociopolitique. Des nains farceurs qui créent l'émeute et le désordre, des aveugles témoins oculaires dont le témoignage condamne, des brigands voleurs illétrés, incultes et analphabètes qui deviennent des héros et des icônes de la nation, on en voit partout et tous les jours chez nous.