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Tribune de l'écrivain débutant : réflexions critiques sur la société, la culture, le livre et la vie
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MORT D’UN « DISEUR DE VERITE ».

MORT D’UN « DISEUR DE VERITE ».

Posté le 09.02.2008 par ndahfranc
Une amie mienne (permets-moi de te nommer ainsi, Nadia) a du mal à trouver l’une des œuvres les plus célèbres de Kourouma, Allah n’est pas obligé, chez elle à Fès. Or, pas plus tard que la veille, j’ai lu une contribution fort intéressante de l’universitaire Madeleine BORGOMANO, dans la revue Notre Librairie de janvier-mars 2004 et intitulée MORT D’UN « DISEUR DE VERITE ».
Pour elle et pour tous ceux qui sont en quête de Kourouma, je reproduis intégralement cette contribution.

Ahmadou Kourouma est mort le 11 décembre 2003 à Lyon, à l’âge de 76 ans. Mais c’est « en malinké », à sa manière, qu’il faudrait faire part de cette disparition qui nous plonge dans le deuil : « Il y a quarante jours qu’a fini Ahmadou Kourouma, de race malinké… » Et ce qu’il n’a pas supporté, ce n’est pas un « petit rhume », mais le chaos qui menaçait son pays, la Côte d’Ivoire, dont il se voyait, une fois de plus, exilé. Même si, en épousant une française, il s’était fait, à Lyon, « une petite case », c’est au pays malinké qu’il appartenait.

Il était né en 1927, près de Boundiali, à Togobala. Le nom de ce village est le seul à apparaître sans masque dans son premier roman, Les soleils des Indépendances, en 1968, comme patrie du héros, Fama, vieux « prince » déchu. A l’autre bout de l’œuvre, c’est aussi à Togobala qu’est né Birahima, l’enfant-soldat, héros narrateur du dernier livre, Allah n’est pas obligé (2000).

Ni ses études de mathématiques, ni son métier d’actuaire ne semblaient destiner Kourouma à l’écriture. Il avait pris la plume, disait-il, pour protester contre l’arbitraire du régime politique issu des Indépendances et pour défendre ses camarades emprisonnés pour « faux complot ».

La fiction lui était imposée par l’impossibilité d’attaquer directement le pouvoir en place. Dans son troisième roman, En attendant le vote des bêtes sauvages (1998), il démontera les ressorts de ces pouvoirs dictatoriaux et fera d’Houphouët-Boigny, le président ivoirien, un portrait à la fois violemment critique et admiratif, sous les traits du rusé Tiekoroni.

Ainsi l’écriture serait née d’une volonté de témoigner, affrontée à l’impossibilité de le faire. Ses romans relèvent bien d’une « contre-littérature », selon les prescriptions de l’époque. Mais ils osaient dénoncer aussi les responsabilités africaines dans la grande désillusion des Indépendances et surtout ils se distinguaient par un souci extraordinaire de la forme linguistique. La langue française, certes aliénante et inadaptée au monde africain, mais « incontournable », Kourouma faisant fi, avec une belle liberté, de tous les diktats, la « viole » (selon ses propres termes), mais amoureusement, la changeant en une langue métisse sans cesse à inventer, en jouant comme d’un instrument docile au service de sa formidable verve de conteur. L’écriture devenait alors une jubilation partagée par le lecteur.

Cependant cette stratégie entreprise exigeait un long travail. Vingt-deux ans se sont écoulés avant la sortie d’un deuxième roman, Monnè, outrages et défis (1990), raccourci magistral, tragi-comique, d’un siècle d’histoire vu par le centenaire Djigui, prince d’un petit royaume du sahel. Il est regrettable que ce roman, peut-être son chef-d’œuvre, reste pourtant le moins lu.

Huit ans après, en 1998, paraissait En attendant le vote des bêtes sauvages. L’écrivain revenait au présent pour dresser un tableau terrifiant et burlesque d’une Afrique tout entière en proie aux effets de la « guerre froide », prétexte saisi par l’Occident pour favoriser sans scrupules les pires dictatures.
La saga ultracontemporaine de Koyaga nous était contée sous la forme traditionnelle d’un donsomana, récit purificatoire dont la magie puissante réussissait une nouvelle forme de métissage.

Accélérant son rythme d’écriture, comme sous la poussée d’une urgence, Kourouma écrit Allah n’est pas obligé en deux ans seulement. En laissant la parole à un enfant-soldat, qui tente de survivre dans le chaos et l’horreur des guerres « tribales », il écrit son roman le plus terrible et le plus bouleversant. La mort de Kourouma nous prive cruellement de la suite qu’il se proposait de lui donner.

L’entreprise iconoclaste de ce « diseur de vérité » (titre de son unique pièce de théâtre, qui lui a valu l’exil) n’a pas toujours été appréciée ni des Français ni des Africains. Ainsi a-t-il fallu à Kourouma un détour par le Québec, beaucoup plus ouvert aux audaces linguistiques, pour faire éditer Les soleils…

Et le tableau des désillusions nées des Indépendances a d’abord été mal reçu en Afrique, avant de devenir un classique. Mais il a encore fallu beaucoup de temps pour que l’écrivain ivoirien soit reconnu en France. Les prix littéraires qui l’ont couronné (Prix Inter pour En attendant le vote des bêtes sauvages, en 1999, prix Goncourt des lycéens et prix Renaudot, en 2000, pour Allah n’est pas obligé) et les émissions télévisées qui lui ont été consacrées à cette occasion, ont rendu momentanément célèbre sa carrure de géant tranquille et son rire éclatant. Ils ont surtout beaucoup élargi son lectorat. Mais la littérature africaine reste encore victime de tant de préjugés et si marginalisée que l’on peut craindre que cet écrivain de génie ne soit pas reconnu comme l’un des plus grands du siècle.

Et pourtant, tous ceux qui aimaient cet homme juste et qui se nourrissent de ses livres souhaiteraient que, comme à la mort de Fama, la nature entière – « les animaux sauvages », « les oiseaux », « les montagnes, les rivières, les forêts et les plaines » - se ligue pour faire comprendre aux hommes « la portée historique » de cette œuvre, hélas, inachevée. On voudrait pouvoir dire, comme les gens de Soba à la mort de Djigui : « Kourouma n’a pas fini avec sa mort, mort il reste plus vivant que jamais. »

Madeleine BORGOMANO, in Notre Librairie n° 153 de janvier-mars 2004.




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bonsoir
Posté par nadia le 16.02.2008
merci MON ami. C'est vraiment gentil de ta part. Ton billet m'est d'une grande utilité et je ne sais comment te remercier. Je t'ai envoyé un mail pour garder le contact. Bonne nuit
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