LA GUERRE DES FEMMES
Posté le 10.02.2008 par ndahfranc
A la faveur de la Saint-Valentin, je voudrais vous faire découvrir ou redécouvrir une fois encore, le talent du maître Zadi, dans cet extrait de la pièce La guerre des femmes. Mon intention est de rappeler à votre conscience, les enjeux de cette guerre sournoise que femmes et hommes ne cessent de se livrer depuis la nuit des temps, depuis ce fameux jour où Mahié a décidé de changer de stratégie de combat.
Extrait
LA GUERRE DES FEMMES
A l’origine des temps, hommes et femmes vivaient en communautés séparées, s’ignorant l’une l’autre. A la faveur des aventures d’un chasseur, les femmes découvrent l’homme.
Une guerre sans merci s’engage entre les deux communautés. Les femmes, sous la férule de Mahié leur chef et maître d’initiation, malmènent les hommes et mettent en déroute leurs légions. A force d’observation et de ruse, les hommes finissent par découvrir que c’est un homme, Zouzou, qui concentre entre ses mains la puissance de ces femmes. Zouzou est capturé. Mahié croit que ce dernier l’a trahie. Elle le fait exécuter.
Or, Zouzou était pour ces femmes qui vivaient à travers lui, idéellement, leur passion amoureuse et innocente, leur désir secret de découvrir le mystère du corps et de ses appels tout à la fois. Bref, il était, pour elles, une présence qui pouvait tout, qui comblait tout, qui donnait son sens à leur existence édénique.
Zouzou mort, les femmes se révoltent contre Mahié et décident de s’unir avec les semblables de Zouzou. Quel destin désormais pour les filles de Mahié, à la fin de cet « âge d’or » ?
TABLEAU VIII
Mahié est seule. Elle est plongée dans ses pensées. Entre une jeune fille qu’elle avait mandée. Nous sommes à la cité des femmes.
La jeune fille
- Tu as demandé à me voir, mère ?
Mahié
- Oui… viens ici, tout près de moi (Un temps). Regarde bien cette hachette et dis-moi ce que tu y découvres.
La jeune fille
- Je le sais, mère. Tu nous l’as déjà enseigné !
Mahié
- Raison de plus. (Un temps). Je t’écoute.
La jeune fille
- J’y vois quatre nœuds de cauris.
Mahié
- Descends en toi-même et pense ton corps. A quelle partie de ton corps pourrait bien correspondre le cauri !
La jeune fille
(après avoir longuement réfléchi)
- A la petite prairie au creux des trois vallons du crime. Elle borne ces vallons. Un sentier la divise contre elle-même, la prairie ; exactement comme cette raie qui divise le cauri contre lui-même.
Mahié
- Oui, justement ; on l’appelle le cauri du crime. Mais… d’ordinaire, le chemin du cauri est ouvert, ma fille. Pourquoi donc le tien est-il fermé ?
La jeune fille
(souriant timidement)
- Il se ferme quand les vallons de l’est et de l’ouest se rapprochent et le recouvrent. Mais… dès qu’ils s’éloignent l’un de l’autre, mère, ils s’ouvrent… comme le sentier du cauri.
Mahié
- As-tu jamais emprunté ce chemin ?
La jeune fille
- Souvent. A la rivière. Quand je me baigne.
Mahié
- Hors de l’eau ?
La jeune fille
- Jamais ! Tu nous l’as interdit, mère, le jour où tu nous as saignées toutes dans le bosquet du serment.
Mahié
- Cette nuit, avant de t’endormir, emprunte-le consciemment, lentement. Caresse aussi la petite termitière qui se dresse timidement à l’entrée.
La jeune fille
- Et… tu crois que…
Mahié
- Fais ce que je dis. Il ne t’arrivera rien de méchant. (Narquoise) – Bien au contraire…
(La jeune fille se prosterne et s’engage vers la sortie)
- Encore un mot, Gôbo.
(Elle revient sur ses pas et prête l’oreille)
- Ces paroles que je te confie, Gôbo, enfouis-les sous la pierre de ton cœur et conserve-les jusqu’au jour où vous serez toutes captives.
Gôbo
- Que dis-tu, mère ?
Mahié
(Elle promène Gôbo, lui parle, s’arrête par moments et reprend sa marche)
- Oui, le temps est venu pour moi de quitter la terre. L’âge d’or a vécu, ma fille. Notre cité est cerclée de sang et l’orage approche. (Exhibant l’une de ses deux hachettes) – tous ces nœuds que tu vois seront défaits. La femme tombera sous le joug de son double, l’homme.
Gôbo
- L’homme ?
Mahié
- Oui, l’homme. (Un temps) – Quand tu seras seule avec l’homme avec qui tu passeras la première nuit, observe bien sa nudité. A la lisière de sa prairie qui est à tous points semblable à la nôtre, tu découvriras un arbre sans feuillage. Il porte un fruit qui renferme deux fèves. Ne t’acharne pas sur le fruit. Tu tuerais l’homme. Caresse plutôt l’arbre. Il grandira et grossira subitement. A vue d’œil. Ne t’effraie pas. Couche-toi sur le dos. Amène ton double à s’allonger sur toi, de tout son long. Les tisons que tu portes là, sur ta poitrine, le brûleront d’un feu si doux qu’il roucoulera comme une colombe. Il s’abandonnera à toi. Engage alors son arbre dans ton sentier ; fais en sorte que lui-même lui imprime un rythme : haut-bas ! haut-bas ! haut-bas !
Tu verras. Ses yeux se révulseront et il s’oubliera dans une jouissance indicible. Quand tu le verras ainsi désarmé et à ta merci, ne le tue pas mais retiens que toi seule pourras l’envoûter de la sorte, chaque fois que tu le voudras, toi. Ce pouvoir, c’est l’arme nouvelle que je vous laisse. Dis à toutes mes filles, le moment venu, qu’elles en fassent bon usage et qu’elles n’oublient jamais que nous sommes en guerre et que la paix des hommes ne sera jamais qu’une paix de dupes !
Extrait de La guerre des femmes, Bottey Zadi Zaourou, NEI Abidjan / Editions Neter, 2001.
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