UN COUTEAU DANS LE COEUR
Posté le 04.03.2008 par ndahfranc
Franck De Konan était un des artistes musiciens les plus doués de sa génération. C’était un virtuose de la guitare. Avec ses mélodies langoureuses puisées dans la riche culture akan, il était devenu une légende vivante du jazz made in Côte d’Ivoire. Sa renommée avait même franchi les frontières nationales au point qu’il parcourait le monde entier pour donner des concerts haut en couleurs et en sons. La dernière distinction qui avait consacré son immense talent était celle des Koras en Afrique du Sud. Il avait décroché de haute lutte la palme du meilleur artiste musicien africain de l’année. En dénonçant dans ses chansons les tragédies et les dérives de son époque, il se posait en véritable avocat des opprimés. « Même si cela paraît avoir déjà été dit par d’autres avant moi, avait-il lâché après son sacre continental, il faut continuer d’insister car rien ne laisse croire que les différents messages aient été entendus avec tous ces drames atroces qui secouent encore le monde aujourd’hui. »
Ce gentleman de quarante ans, contrairement à ce qu’on aurait pu penser de lui, était un très bon père de famille. Marié et père de deux adorables enfants dont un garçon et une fille, il savait se consacrer à sa petite famille chaque fois qu’il en avait le temps. La campagne, la plage, les villages de vacances étaient les endroits préférés où il emmenait les siens. Sa femme et ses deux enfants adoraient tellement ces instants que dès qu’il sautait dans le prochain avion pour un nouveau périple autour de la terre, la nostalgie s’installait au point qu’ils se mettaient à compter les jours, les semaines et parfois même les mois.
Yannick et Yasmine, âgés respectivement de quatorze et douze ans étaient fiers de leur père. Et comment ne pas l’être quand son géniteur compte parmi les personnes les plus renommées et les plus adulées du pays ! A l’école, ils étaient respectés par les professeurs et enviés par leurs camarades. Chacun voulait faire partie de leur cercle d’amis. Sympathiques et humbles, ils le leur rendaient bien. A plusieurs reprises, ils avaient invité leur père qui avait donné des concerts gratuits au cours de plusieurs manifestations récréatives organisées par leur établissement.
Quant à la gracieuse Emilie De Konan, malgré les longues absences de son mari, elle avait réussi à s’adapter à la situation en consacrant son temps à la gestion de son salon de coiffure et à l’éducation de ses deux adorables enfants, deux activités qu’elle affectionnait particulièrement et qui lui permettaient de vaincre le temps et la solitude, ses deux pires ennemis.
Depuis la dernière venue de son mari, un autre événement était d’ailleurs venu mettre un peu de piment dans sa vie. En effet, deux semaines après le départ de ce dernier, se plaignant de nausées et de vertiges, elle était allée consulter son médecin. Après tous les examens requis en pareilles circonstances, ce dernier lui annonça qu’elle était enceinte. C’est avec une joie immense qu’elle accueillit la nouvelle et elle attendait impatiemment le retour de son mari pour la lui annoncer. La dernière fois qu’elle l’avait eu au téléphone, n’eut été la fatigue qui se lisait dans sa voix, elle lui aurait annoncé la bonne nouvelle. Mais elle s’était maîtrisée in extremis pour ne pas gâcher le plaisir de la surprise.
- Je me sens un peu fatigué, lui avait-il avoué depuis l’autre bout du fil.
- C’est ce que je ne cesse de te reprocher, le réprimanda-t-elle, maternelle. Il est vrai que tu as une carrière à gérer mais n’oublie pas que les enfants et moi faisons aussi partie de ta vie.
- Tu as raison, Emilie, et ne crois surtout pas que je n’en ai pas conscience. Vous êtes ce que j’ai de plus cher au monde. Je suis en pourparlers avec mon manager ; je crois que je prendrais bien volontiers une année « sabbatique » afin de me consacrer un peu plus à vous.
- Je crois que ce serait mieux pour nous tous car les enfants ont besoin de te voir un peu plus souvent.
- C’est vrai, ce sera un vrai nouveau départ…
Franck De Konan soupira avant de marquer une pause.
- Francky, tu es encore là ? s’inquiéta sa femme.
- Oui, je suis toujours là. Tu embrasseras les enfants pour moi.
- Francky, quelque chose ne va-t-il pas ?
- Non, rassure-toi, tout va bien. Sauf que comme je l’ai déjà dit, je me sens un peu fatigué.
- N’oublie donc pas de te ménager, mon canard. D’accord ?
- C’est compris, ma biche. Gros bisous à toi et aux enfants et à la semaine prochaine.
Dès qu’elle eut raccroché le combiné, Emilie plongea aussitôt en elle-même dans une méditation soudaine. Son intuition de femme qui ne la trompait jamais lui soufflait que quelque chose ne tournait pas rond malgré les propos rassurants de son mari. Elle avait soudain peur que son mari n’entretienne des relations extraconjugales.
Cette nuit-là, elle chercha le sommeil mais, comme un rebelle, celui-ci ne vint pas. Elle pensa encore et encore à cette rivale fantôme que toutes les femmes accusent à tort ou à raison quand tout va mal dans leur foyer. Tenant donc cette hypothèse pour preuve irréfutable de la culpabilité de son époux, elle se mit dans les pires états possibles. Elle se projetait alors dans l’avenir et était traumatisée de découvrir l’image qu’elle présentait : celle d’une femme seule, abandonnée par un mari volage, sevrée de toute affection. Non, elle ne supporterait pas pareille humiliation. Elle dont toutes les femmes n’avaient jamais cessé d’envier le mariage était sur le point de vivre le calvaire des femmes seules. Non, elle se battrait bec et ongles contre n’importe quel adversaire, aussi redoutable soit-il, pour protéger ce qui lui revenait de droit. Toute la nuit ainsi que toutes celles qui précédèrent le retour de son mari, elle mijota mille et un plans d’attaque et de défense.
Franck De Konan regagna le pays natal un jeudi après-midi en provenance des Etats-Unis d’Amérique. Sa femme et ses enfants allèrent l’accueillir à l’aéroport comme à l’accoutumée au milieu de milliers de fans excités. Après un bain de foule extraordinaire, ils regagnèrent enfin le domicile familial. Les gestes étaient comme d’habitude empreints d’amour et de franchise.
- Quoi qu’il advienne restons unis, avait lâché Franck De Konan en serrant les siens dans ses bras vigoureux.
Le caractère énigmatique de cette parole n’avait pas échappé à sa femme qui lui adressa en retour un regard tout aussi indéchiffrable. Mais un sourire ensoleillé vint brûler de ses rayons ardents toutes les inquiétudes, le tout couronné par la devise familiale criée en chœur par toute la maisonnée :
- Un pour tous, tous pour un !
Cette nuit-là, heureuse de se retrouver enfin dans les bras de son mari, Emilie ne vit pas le voile sombre qui couvrait son regard ou du moins, fit-elle semblant de ne pas s’en apercevoir. Et, bien que pour la première fois en quinze ans de mariage son mari portât un préservatif avant de lui faire l’amour, elle ne se douta de rien. Endormie dans le creux de son bras, il la regardait avec des sentiments étranges, confus, innommables. Puis, son cœur prit un tel poids qu’il se sentit lui-même étouffer. Il dut se débattre violemment comme pris au piège avant de retrouver la cadence normale de sa respiration. Il était en sueur et son visage inondé de larmes. C’est alors qu’il plongea en lui-même afin de sonder l’ampleur du drame qui s’abattait sur lui et les siens. Une véritable catastrophe !
Le sida, il l’avait chanté dans plusieurs de ses chansons, dénonçant la stigmatisation systématique dont étaient l’objet les victimes de ce mal. Il avait donné des concerts au cours de manifestations à caractère caritatif pour soutenir la prise en charge des enfants orphelins ou victimes du sida. Mais il le faisait plus pour son image d’artiste que par véritable dessein philanthropique. Et voilà aujourd’hui que le sort, comme un traître sans foi ni loi, lui enfonçait une épée en plein cœur, menaçant sa famille d’une implosion quasi certaine. Le ver était dans le fruit, par sa faute. Comment a-t-il pu se laisser aussi facilement épingler ? Rien qu’un tout petit moment d’inattention et de plaisir et voilà toute une vie sur le point de s’écrouler comme un château de cartes. Il se rappela alors avec un immense regret cette fameuse nuit où il avait signé sans s’en rendre compte un pacte avec le diable. C’était au cours d’une tournée au Kenya. Après une brillante prestation dans la mythique salle de spectacle du REOF Hôtel de Mombassa, il regagna sa suite. Mais en pénétrant dans l’appartement, il découvrit dans son lit une jeune métisse qui l’attendait. Elle n’arborait pour tout vêtement qu’un tout petit string qui se perdait dans la vallée de ses fesses nues.
- Que faites-vous ici ? lui demanda-t-il d’un air contrarié.
Pour toute réponse, elle descendit du lit et se dressa du haut de son mètre soixante-quinze, la poitrine saillante. Ah ! qu’elle était belle, cette jeune fille ! Sa forme sublime laissait penser à un chef-d’œuvre sorti du moule du meilleur créateur d’œuvre d’art. Tout en elle était perfection : son teint de café au lait, ses yeux d’amande, ses lèvres fines de lauriers, son abondante chevelure, sa poitrine généreuse, ses jambes fuselées et surtout ce sourire, ce regard et cette démarche…
- Je suis chargée de vous faire passer d’agréables moments.
Le son de sa voix, comme une musique langoureuse, vint briser toutes les résistances de Franck De Konan qui se laissa dompter le plus facilement du monde. Elle l’entraîna alors dans le séjour et partagea avec lui du champagne et du caviar. Quand ils furent suffisamment grisés pour ne penser à rien d’autre qu’au sexe, ils se transportèrent dans l’immense lit afin de consommer le fruit défendu. Dans leur état respectif, ils perdirent toute notion de prudence et de sécurité. Or, un tout petit geste aurait suffi pour leur garantir la vie même si l’acte lui-même était indubitablement entaché de souillure. Hélas ! Mille fois hélas ! Ils n’y songèrent pas, préoccupés qu’ils étaient à satisfaire leur libido. Franck De Konan croyait pousser des soupirs de jouissance or c’étaient des soupirs qui le condamnaient à la « mort ».
Le lendemain matin, quand il vit la jeune femme couchée auprès de lui dans son lit, il prit toute la mesure de l’acte qu’il venait de poser et les dangers auxquels il devait s’attendre. Et depuis, il pressentait le pire autour de lui. Pour avoir la conscience tranquille, il avait profité de sa tournée aux USA trois mois plus tard pour faire son test de dépistage. Malheureusement, celui-ci s’avéra positif ! Et depuis, c’était comme si la mort s’était introduite dans sa vie. Et ce qu’il craignait le plus, c’est d’avoir contaminé sa femme. Il ne le supporterait pas. Il était prêt à payer seul le prix de sa bêtise et non à le partager avec une innocente même si de façon indirecte, elle en était déjà une. Comment réagirait-elle lorsqu’il lui annoncerait cette terrible nouvelle ? Le psychologue lui avait suggéré l’aide de personnes spécialisées comme en pareilles circonstances mais il avait refusé. Il ne voulait pas pousser la lâcheté jusqu’à ce point. A force de penser à cette histoire et à ses probables implications, il passa une nuit blanche.
Trois jours étaient passés depuis le retour de Franck De Konan chez lui. Mais une chose était sûre, quelque chose en lui avait changé.
- Je te trouve un peu mystérieux depuis ton retour ; n’as-tu rien à me dire ? lui avait demandé sa femme cette nuit-là.
Il soupira puis décida de tout lui avouer.
- J’ai à te parler mais je t’en prie ne m’arrête pas avant que j’aie fini.
Sa femme ne dit mot, anxieuse. Ce dernier se racla la gorge puis commença :
- Ce que j’ai à te dire est grave et va bouleverser toute notre vie…
- Tu me fais peur…
- Ne m’arrête pas s’il te plaît ! Emilie, je voudrais te demander pardon à toi et aux enfants… Emilie, je suis malade…
- Malade ?
D’un geste de la main il l’arrêta avant de poursuivre.
- Je… je suis séropositif !
A peine eut-il prononcé cette phrase que sa femme s’écroula, évanouie…
Extrait de la nouvelle Un couteau dans le cœur de François d'Assise N'DAH, publiée dans le recueil collectif Juste pour goûter, éditée par le Centre des Programmes de Communication de l’Université John Hopkins, bureau Côte d’Ivoire.
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