QUAND ZADI ZAOUROU RACONTE CESAIRE
Posté le 18.04.2008 par ndahfranc
Dans cette interview accordée à Frat-Mat, le Professeur Zadi Zaourou rend hommage à Césaire.
Professeur, vous êtes un grand amoureux –excusez le choix de cet adjectif- d’Aimé Césaire. Hier, il s’en est allé. Vous êtes évidemment triste…
Ca va de soi, d’autant plus que tout en sachant que la mort nous attend au carrefour de la vie, on se berce toujours d’illusions. Les gens qu’on aime et auxquels on tient, on les croit immortels. C’est avec beaucoup de tristesse que j’avais appris que sa santé s’était dégradée. J’avais souvent de ses nouvelles par des compatriotes et des amis de France. Mais on croit toujours que cela n’arrivera pas. C’est une nouvelle triste.
Vous avez croisé l’homme. Quelles émotions vous ont-elles habité la première fois?
Je l’ai croisé au moins quatre fois. Deux fois à Paris et deux fois en Martinique. La première fois, c’était en 1970. Et je lui avais exprimé mon désir de le rencontrer. Il n’a pas hésité à donner une suite à ma demande. Il m’a reçu dans un café situé non loin de "Présence Africaine". Je l’avais abordé hardiment pas loin de la Maison des étudiants ivoiriens à Paris. Je lui ai parlé de la Négritude. J’avais encore l’attitude de l’élève. Je venais de finir ma maîtrise sur Le cahier d’un retour au pays natal et il y avait des choses que je voulais comprendre. C’est donc de manière un peu scolaire que je l’avais abordé. Deux ans plus tard, quand je suis allé en France, en voyage d’études, il m’a reçu à l’Assemblée nationale. J’étais avec trois de mes étudiants. Nous avons ce jour-là, discuté de sujets plus poussés. Je lui ai demandé les raisons pour lesquelles il n’a jamais voulu que la Martinique soit indépendante - ce que beaucoup d’Antillais lui reprochent -. Il m’a répondu qu’il ne pouvait pas, par simple ambition personnelle, laisser la Martinique devenir une République indépendante qui aurait été étranglée à peine née, parce qu’elle n’a aucune ressource, qu’elle a une surface insignifiante, une population numériquement insignifiante, dont la plupart des jeunes se rendent en métropole pour trouver du travail. Il ne voyait pas comment une République martiniquaise indépendante pouvait être viable. Et qu’il avait pensé pendant longtemps que les Antilles auraient pu fonder une fédération. Mais il m’a dit: «Vous savez, les contradictions qu’il y a entre les Antillais sont bien plus féroces que celles qui opposent les pays africains». Connaissant ce que sont les contradictions africaines, j’ai compris.
Mais ce qui m’a touché, c’est quand il m’a dit: «Je ne pouvais pas, par ambition personnelle…». C’est vrai qu’à cette époque, la Martinique aurait pris son indépendance, il n’y avait personne d’autre que Césaire pour être Président de cette République. Et je dis qu’il est sincère quand il dit qu’il ne pouvait pas sacrifier son pays par ambition personnelle.
En 1972, vous découvrez réellement, au contact de cet homme, toute la grandeur qu’il porte…
Oui, ça m’avait vraiment impressionné. Et cela m’a d’ailleurs fait penser à notre Président Houphouet-Boigny, parce qu’on s’est beaucoup interrogé sur les raisons pour lesquelles il n’avait jamais voulu de la fédération. Nous savons qu’il avait neuf chances sur dix d’être le Président de cette fédération s’il avait voulu qu’elle soit. Il a dit non. Il a préféré la balkanisation et contrôlé ce bout de terre qu’est la Côte d’Ivoire au lieu d’une fédération comme l’ex-AOF. Il avait certainement une conviction selon laquelle plus de maîtrise sur un pays comme la Côte d’Ivoire aurait donné l’exemple d’un développement capitaliste plutôt qu’une AOF qu’il aurait certainement mal maîtrisé, du fait de grands gabarits comme les Sékou Touré, Léopold Sédar Senghor qui n’étaient pas des hommes à manipuler.
Professeur, comment faites-vous pour passer si aisément de Césaire à Houphouet-Boigny?
Très bonne question : il est bien évident que ma liaison n’est pas idéologique. Il y a un univers qui les sépare. Césaire est un ancien communiste…
Houphouet-Boigny aussi…
On sait que le Vieux a flirté un peu, de 46 à 50, avec le Communisme, mais il est fondamentalement anti-communiste. Il l’a prouvé. Césaire est un homme de culture. Je ne dis pas qu’Houphouet n’est pas un homme de culture, mais il s’en méfiait énormément, il la trouvait trop subversive. On peut multiplier les oppositions. J’ai demandé à Césaire – parce que j’avais l’intention de l’inviter, c’était la dernière fois que je l’avais rencontré au tout début de 1999 – pourquoi il n’est jamais venu en Côte d’Ivoire. Il m’a dit: «vous savez, je ne veux pas embarrasser le père Houphouet».
Je fais le lien entre les deux hommes parce que pour moi, autant Houphouet fait partie des grands de l’après deuxième guerre mondiale, autant Césaire fait partie de ces grands-là. Même si c’est sur un terrain autre que la politique. Comment chacune de ces hautes personnalités a vécu ses convictions? Comment les a-t-elles mises en pratique? Comment a-t-elle su gérer ses échecs? Comment ne pas se laisser déborder par ses victoires? Quand on interroge ces deux personnages, qui ont des positions complètement opposées, on se rend bien compte que ce sont des gens de conviction, des gens qui ont une vision d’eux.
Qu’est-ce qui vous a séduit chez Césaire?
D’abord, je suis poète. Et vous avez que les poètes sont des gens qui n’ont pas une grande modestie. Ils sont considérés comme des gens venant d’une planète à part. C’est pour cela que certains philosophes méprisent les poètes qu’ils regardent comme des gens égarés qui découvrent des lumières là où il n’y a que des ténèbres. C’est une vieille bataille qu’on connaît. Nous gérons ce mépris-là. Mais ce qui est certain, c’est qu’un poète sait toujours se mirer dans un autre poète, et son cœur sait toujours vibrer au contact d’un cœur de poète.
Quand on rencontre Césaire – tous ceux qui l’ont rencontré le disent -, on a l’impression qu’on le quitte tout illuminé. Chaque parole de ce Monsieur est une parole d’édification. Et ce n’est même pas qu’il raisonne en philosophe, mais il n’y a pas une seule seconde où il cesse d’être poète. Or, la poésie est avant tout un art de séduction. Il te parle de l’Afrique qu’il porte en lui et qu’il a célébrée dans Le Cahier d’un retour au pays natal: «cette Afrique gigantesquement chénillante, où la mort fauche…». En deux ou trois images, il a bouleversé ton coeur face au drame qui parle pour ton continent, le continent auquel tu appartiens. Il te parle du Congo «à force de regarder le Congo, je suis devenu un Congo bruissant de caïmans». Cet homme-là, si ce n’est pas Dieu de maîtrise de la parole, qu’est-ce qu’il est alors? Et puis alors quelle simplicité! Quelle simplicité! C’est la chose la plus effarante chez lui. La première fois où je l’ai abordé, il allait à l’épicerie. Je cours vers lui pour lui parler, il m’a donné le rendez-vous que je lui avais demandé tout de suite. Il était d’une simplicité extraordinaire. Senghor aussi était comme ça. Il y a ce côté qui est très séduisant. Et puis, Césaire est très cultivé. Les gens qui ne le connaissent pas pensent qu’il prend des mots dans le dictionnaire pour complexifier son langage. C’est une insulte. L’œuvre qu’il laisse le rend tellement respectable. J’ai lu tout Césaire. J’ai tout lu de lui. Césaire laisse une œuvre immense. Pas au nombre des volumes. Mais par la haute qualité de cette œuvre. Voilà les raisons pour lesquelles Césaire m’a fasciné personnellement.
Interview réalisée par Agnès Kraidy
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